L'annonce a frappé le marché avec la violence d'un uppercut. Block, la holding qui chapeaute Square (paiements pour commerçants) et Cash App (services financiers grand public), supprime 4 000 postes, soit plus de 40 % de ses effectifs mondiaux. La justification, livrée par Jack Dorsey lui-même, ne prend pas de gants : l'entreprise procède à un « deliberate and bold embrace of AI », un embrassement délibéré et audacieux de l'intelligence artificielle. La différence avec les formulations prudentes de l'industrie est saisissante. Là où Microsoft parle d'« optimisation des talents » et Meta d'« année d'efficacité », Dorsey pose un constat sans filtre : l'IA remplace les humains, et nous l'assumons. Selon MarketWatch, le mouvement est décrit comme un « deliberate and bold embrace of AI », une expression qui contraste radicalement avec la langue de bois managériale habituelle. Owen Jennings, business lead chez Block, a livré la phrase qui résume l'ambition : « We can ship higher-quality products much, much more quickly, and that's because of all the innovation that we've been pushing on as it relates to AI. » Nous pouvons livrer des produits de meilleure qualité beaucoup, beaucoup plus rapidement, et c'est grâce à toute l'innovation que nous avons poussée en matière d'IA. La répétition du « much, much » n'est pas anodine : elle trahit une forme d'euphorie opérationnelle que peu de dirigeants osent exprimer publiquement après une suppression d'effectifs de cette ampleur.
Six mois après la restructuration la plus radicale de l'histoire récente de la fintech, les chiffres tombent, et ils sont remarquables. Block a livré plus de fonctionnalités et de produits au premier semestre 2026 qu'au premier semestre 2025. La productivité, mesurée en output par employé restant, a augmenté de 150 % depuis le début de l'année. La qualité des livraisons est jugée supérieure par les dirigeants. La vitesse de développement s'est accélérée. Selon CoinTelegraph, le deuxième trimestre 2026 a généré un gross profit de 3,17 milliards de dollars, en progression de 25 % sur un an, au-dessus de la guidance communiquée précédemment. L'operating income ajusté atteint 855 millions de dollars, également supérieur aux attentes. Le bénéfice ajusté par action diluée s'établit à 1,02 dollar, contre un consensus de 0,87 dollar. La CFO Amrita Ahuja a déclaré : « Our increased guidance reflects the strength of our first-half execution and the momentum we're carrying into the second half of 2026. » Notre guidance relevée reflète la force de notre exécution au premier semestre et le momentum que nous emportons dans la seconde moitié de 2026. Concrètement, la prévision de gross profit annuel passe de 12,33 à 12,51 milliards de dollars, et celle d'operating income de 3,34 à 3,47 milliards. La croissance est tirée par les deux moteurs historiques de Block : Cash App, dont le gross profit progresse de 31 % à 1,97 milliard, et Square, qui affiche une hausse de 13 % à 1,16 milliard.
Le chiffre le plus spectaculaire de la communication de Block n'est pas financier. Il est opérationnel. Selon CoinTelegraph, l'IA agentique a aidé à écrire et à reviewer « nearly all » (la quasi-totalité) des changements de code mis en production au mois de juin. Owen Jennings, le business lead de Block, a précisé que le nombre de changements de code par ingénieur a augmenté de 150 % par rapport au début de l'année. Avant la restructuration, l'IA intervenait sur environ 15 % du travail de code. Aujourd'hui, elle intervient sur la quasi-totalité. Ce passage de 15 % à « nearly all » en moins de six mois n'est pas une amélioration incrémentale. C'est un changement de nature. Block ne se contente pas d'utiliser l'IA comme un assistant de développement parmi d'autres. L'entreprise a restructuré l'intégralité de son pipeline de production logicielle autour de l'IA agentique. Les revues de code, traditionnellement réalisées par des ingénieurs seniors, sont désormais assistées ou entièrement prises en charge par des agents IA. L'écriture du code elle-même est massivement automatisée. L'implication est vertigineuse : si la quasi-totalité du code est écrite et relue par des machines, le rôle de l'ingénieur humain bascule de celui de producteur de code vers celui d'architecte et de superviseur de systèmes autonomes. La fonction change de nature, et le nombre de personnes nécessaires pour accomplir la même quantité de travail s'effondre mécaniquement.
La trajectoire décrite par Owen Jennings évoque une courbe d'adoption exponentielle. Le calendrier est serré : la restructuration massive date de février, et dès juin, la transformation est décrite comme quasi totale. Cette vitesse de déploiement suggère que Block ne découvre pas l'IA en 2026 : l'entreprise avait probablement préparé son infrastructure d'IA agentique bien avant la suppression des postes, et la restructuration a servi de catalyseur pour un déploiement à grande échelle que la présence des effectifs antérieurs aurait pu freiner. La simultanéité n'est pas une coïncidence : elle est le cœur de la stratégie Dorsey.
La lecture des résultats de Block impose de distinguer deux réalités qui coexistent dans le même bilan : la performance opérationnelle, qui est excellente, et la performance comptable, qui est plombée par la volatilité du bitcoin. Selon The Block, Cash App a généré un gross profit de 1,97 milliard de dollars au deuxième trimestre, en hausse de 31 % sur un an. Le segment revenue de Cash App atteint 1,81 milliard. Square, l'écosystème pour commerçants, affiche un gross profit de 1,16 milliard, en progression de 13 %. Block a également lancé le support de l'USDC dans Cash App, élargissant son offre de services financiers basés sur les stablecoins. Mais le tableau s'assombrit dès que l'on regarde le bitcoin. Block détient 9 032 BTC, une position valorisée à plus de 586 millions de dollars. Le gross profit lié au bitcoin a chuté de 31 % sur un an, à 72 millions de dollars, contre 105 millions au deuxième trimestre 2025. Le revenu bitcoin a reculé de 13 % à 1,89 milliard. Surtout, Block comptabilise une paper loss de 88,5 millions de dollars sur sa position bitcoin, là où elle enregistrait un gain de 212,2 millions un an plus tôt. Cet écart de 300,7 millions de dollars explique l'essentiel de la chute du net income, qui passe de 538 millions à 89 millions de dollars.
Le paradoxe Block force à une relecture radicale des hypothèses qui sous-tendent le management d'entreprise. Si une société peut licencier quatre employés sur dix et produire davantage, de meilleure qualité, et plus rapidement, alors que valent exactement les effectifs qu'elle a supprimés ? La réponse la plus confortable est celle de la sous-utilisation : Block aurait accumulé des couches de personnel inefficace que la restructuration a simplement nettoyées. L'IA n'aurait été qu'un prétexte, et les gains de productivité viendraient essentiellement de l'élimination du « gras ». Cette interprétation est rassurante car elle préserve la thèse dominante selon laquelle l'IA complète le travail humain sans le remplacer. Mais elle est difficilement conciliable avec l'ampleur des chiffres. Une amélioration de 150 % de la productivité par ingénieur ne s'explique pas par la simple suppression de rôles redondants. Elle s'explique par une transformation du processus de production lui-même. L'aveu de « nearly all code changes » assistés par IA en juin signifie que le code n'est plus écrit par des humains assistés par des machines, mais par des machines supervisées par des humains. Le centre de gravité du travail a basculé.
L'expérience Block n'est pas un cas isolé. Elle s'inscrit dans une séquence qui s'accélère : Oracle a supprimé 21 000 emplois en reconnaissant explicitement le lien avec l'IA dans son dépôt SEC. Microsoft a licencié 4 800 personnes dans sa division Xbox. Starling Bank a restructuré ses équipes autour de l'IA agentique. La particularité de Block est qu'elle fournit la première preuve empirique à grande échelle qu'une réduction massive d'effectifs couplée à un déploiement agressif de l'IA peut produire des résultats financiers supérieurs. Le « deliberate and bold embrace of AI » de Jack Dorsey n'est pas un slogan : c'est un protocole expérimental dont les résultats sont désormais publics. Si Block maintient cette trajectoire au second semestre 2026 et au-delà, la pression sur les autres entreprises technologiques pour reproduire ce modèle deviendra irrésistible. Les conseils d'administration exigeront de leurs dirigeants qu'ils expliquent pourquoi ils n'obtiennent pas les mêmes gains de productivité. Les actionnaires compareront les ratios de profit par employé et voteront avec leurs capitaux. La contagion sera d'autant plus rapide que le secteur fintech est un laboratoire naturel : ses processus sont numériquement natifs, ses équipes sont techniques, et ses marges sont directement corrélées à l'efficacité opérationnelle.
Sources :
- MarketWatch – Block slashed 40% of its workforce for AI. And earnings suggest that's paying off, août 2026
- CoinTelegraph – Block raises 2026 outlook after strong quarter, says AI touches nearly all code, août 2026
- The Block – Block's bitcoin gross profit falls 31%, Cash App fee cuts, shares reverse initial gains, août 2026