Les résultats du deuxième trimestre fiscal 2026 de Broadcom (clos le 3 mai 2026) sont objectivement excellents. Le chiffre d'affaires de 22,19 milliards de dollars est en hausse de 48% par rapport aux 15 milliards de l'année précédente (CNBC, 3 juin 2026). Le bénéfice net atteint 9,31 milliards de dollars (1,91 $ par action), en progression de 88% par rapport aux 4,97 milliards de dollars (1,03 $ par action) du T2 2025. Le bénéfice ajusté par action ressort à 2,44 dollars, au-dessus du consensus FactSet de 2,40 dollars (MarketWatch, 3 juin 2026).
La division semi-conducteurs a généré 15,1 milliards de dollars de revenus, dépassant les attentes des analystes (14,72 milliards selon StreetAccount). Les revenus IA ont plus que doublé, atteignant 10,8 milliards de dollars au T2 (CNBC, 3 juin 2026). Hock Tan a précisé que les revenus IA du T3 devraient tripler par rapport à l'année précédente, pour atteindre environ 16 milliards de dollars. Les prévisions de revenus pour le T3 (29,4 milliards de dollars) dépassent également le consensus des analystes (28,53 milliards).
Le segment IA représente désormais 49% du chiffre d'affaires total de Broadcom, contre 35% il y a un an
Le seul point faible est la division logicielle d'infrastructure, qui a généré 7,18 milliards de dollars contre 7,32 milliards attendus (StreetAccount), un déficit attribué à la complexité de l'intégration post-VMware (CNBC, 3 juin 2026). Mais cette contre-performance logicielle, bien que réelle, ne représente qu'un écart de 2% par rapport aux attentes — insuffisant pour expliquer à elle seule la chute de 5,5% de l'action.
Le mécanisme de la sanction boursière est triple. Premièrement, Broadcom n'a pas relevé sa prévision annuelle de ventes de puces IA, qui reste à « plus de 100 milliards de dollars » pour l'exercice 2026 (et réitérée pour 2027). Dans un marché où les attentes sont exponentielles, l'absence d'amélioration des prévisions est interprétée comme un signal de ralentissement potentiel. Hock Tan a déclaré : « Nous prévoyons que cette dynamique se poursuivra dans l'exercice 2027 et réitérons notre prévision de revenus semi-conducteurs IA à plus de 100 milliards de dollars » (CNBC, 3 juin 2026).
« Les investisseurs semblaient espérer que Broadcom relève son objectif de vente de puces IA, ou au moins qu'il fournisse des indications plus optimistes. L'absence d'amélioration des prévisions a suffi à déclencher des prises de bénéfices après un rallye de 40% depuis le début de l'année. » — Analyse NOETRA
Deuxièmement, le titre avait déjà gagné environ 40% depuis le début de l'année 2026, surperformant nettement le Nasdaq (+16% sur la même période). Une partie de cette hausse reposait sur l'anticipation d'une révision à la hausse des prévisions IA. Lorsque celle-ci ne s'est pas matérialisée, les investisseurs ont logiquement pris leurs profits. Troisièmement, le segment logiciel a déçu, rappelant que l'intégration de VMware (acquise en 2023 pour 69 milliards de dollars) reste un chantier complexe. Le marché a sanctionné l'incapacité de Broadcom à générer une croissance logicielle à la hauteur de ses ambitions.
La réaction de l'action Broadcom a également contaminé les marchés européens le 4 juin 2026 (Bloomberg, 4 juin 2026). Le S&P 500 a mis fin à sa série de records historiques, plombé à la fois par le choc Broadcom et par les tensions géopolitiques persistantes au Moyen-Orient (ZeroHedge, 3 juin 2026).
L'annonce la plus significative des résultats de Broadcom est peut-être passée relativement inaperçue dans le tumulte boursier. Hock Tan a annoncé que Broadcom proposerait désormais « des puces seulement », au lieu des systèmes IA intégrés complets que l'entreprise avait précédemment annoncés (CNBC, 3 juin 2026). Ce pivot du « système intégré » vers le « chip only » est un changement stratégique profond qui mérite d'être analysé.
Jusqu'à présent, Broadcom positionnait son offre AI comme une solution intégrée, comprenant à la fois les puces custom (ASIC), les interconnexions et les systèmes de refroidissement. L'objectif était de rivaliser avec Nvidia sur le terrain des solutions clé en main. En annonçant qu'il ne fournira désormais que les puces, Broadcom reconnaît implicitement que les clients hyperscalers (Google, Meta, Anthropic, OpenAI) préfèrent construire leurs propres systèmes d'intégration plutôt que de les acheter à un fournisseur. C'est un retour à la spécialisation : Broadcom fait ce qu'il fait de mieux (les ASIC custom) et laisse l'intégration système à ses clients.
Ce pivot a des implications directes sur la structure des revenus et des marges de Broadcom. En vendant uniquement des puces, Broadcom réduit son ticket moyen par client mais élargit potentiellement son marché adressable. Les six clients « custom chips » mentionnés par Hock Tan (Google, Meta, Anthropic, OpenAI, plus deux autres non nommés) représentent un portefeuille diversifié qui réduit la dépendance à un seul client — contrairement à Nvidia dont la dépendance aux hyperscalers est asymétrique.
Le marché des semi-conducteurs IA est en pleine recomposition. Nvidia reste dominant sur le segment des GPU généralistes pour l'IA, mais Broadcom s'est imposé comme le leader incontesté des ASIC custom (puces spécialisées conçues pour des clients spécifiques). Le carnet de commandes IA de Broadcom atteint 73 milliards de dollars, soutenu par des contrats pluriannuels avec Google (TPU), Meta (MTIA), Anthropic et OpenAI (CNBC, 3 juin 2026). Ce backlog est l'un des plus importants de l'industrie des semi-conducteurs, comparable à celui de Nvidia sur le segment GPU.
Cependant, la concurrence s'intensifie sur trois fronts. AMD gagne du terrain avec ses GPU MI400 et MI500, tandis que les hyperscalers développent leurs propres puces (Google TPU v7, Amazon Trainium 3, Microsoft MAI). Le repli de Broadcom sur le « chips only » peut être interprété comme une reconnaissance que l'intégration verticale (puces + systèmes) n'est pas son avantage concurrentiel — contrairement à Nvidia, qui maîtrise l'ensemble de la pile matérielle et logicielle (CUDA, NVLink, InfiniBand).
L'avantage concurrentiel le plus sous-estimé de Broadcom est la profondeur et la durée de ses contrats avec les hyperscalers. Contrairement au marché des GPU grand public (où Nvidia est exposé aux cycles de l'industrie du jeu vidéo et de la crypto), les contrats ASIC de Broadcom sont pluriannuels, avec des engagements fermes de la part des plus grandes entreprises technologiques mondiales. Ce backlog de 73 milliards de dollars offre une visibilité sur les revenus qui est sans équivalent dans l'industrie des semi-conducteurs — à l'exception peut-être de TSMC. Même si la croissance ralentit, Broadcom dispose d'un plancher de revenus garanti pour les 2 à 3 prochaines années.
- Dépendance aux hyperscalers : Bien que diversifié (6 clients), Broadcom reste exposé à la concentration du marché des acheteurs de puces IA. Google, Meta, Anthropic et OpenAI représentent une part significative du backlog de 73 milliards de dollars. Si l'un de ces clients décidait d'internaliser complètement la conception de ses puces (comme Apple le fait avec ses puces Silicon), Broadcom perdrait un flux de revenus majeur. La tendance à l'internalisation des puces IA par les hyperscalers est structurelle et s'accélère.
- Pression sur les marges du modèle « chips only » : Le pivot vers la vente de puces seules réduit la valeur ajoutée par client. Dans un marché où la concurrence sur les ASIC s'intensifie (AMD entre sur ce segment, des startups comme Cerebras et Groq se positionnent), Broadcom pourrait être contraint de réduire ses prix pour gagner ou conserver des parts de marché. La marge brute, actuellement autour de 65-70%, pourrait se contracter si la commoditisation des ASIC s'accélère.
- Risque de concentration du marché semi-conducteur : Le titre Broadcom a été multiplié par près de 9 depuis fin 2022 (CNBC, 3 juin 2026), ce qui le rend vulnérable à une correction brutale en cas de ralentissement de la demande IA. Le ratio cours/bénéfice, bien que justifié par la croissance, repose sur l'hypothèse que la croissance IA se maintiendra à un rythme de +50 à +100% par an pendant plusieurs années. Tout signal de ralentissement — comme l'absence de relèvement des prévisions au T2 2026 — est amplifié par la valorisation élevée.