Le 19 juin 2026, le Wall Street Journal révèle que Charles Schwab s'apprête à lancer des contrats de prédiction sur le S&P 500 en partenariat avec Cboe Global Markets. Le produit permet aux clients de parier sur la clôture de l'indice au-dessus ou en dessous d'un prix cible. Le déploiement est prévu dans les « mois à venir », selon des personnes proches du dossier. La nouvelle n'est pas une surprise totale : le CEO Rick Wurster avait déclaré lors de la présentation des résultats du T1 2026 que Schwab aurait « probablement des marchés de prédiction », tout en traçant une ligne nette : « nous n'offrirons pas de paris sur le sport, la politique ou le divertissement », rapporte Decrypt. Cette distinction est stratégique : en limitant le produit aux indices financiers, Schwab évite le stigmate du « gambling » et positionne son offre dans le prolongement naturel de ses activités de courtage.
Le timing n'est pas anodin. Schwab vient de lancer le trading spot de Bitcoin et d'Ethereum pour ses clients retail en mai 2026, après un pilote réservé aux employés. Le CEO Wurster a également exprimé son intérêt pour les stablecoins en juillet 2025. La stratégie est cohérente : Schwab étend systématiquement son offre vers les classes d'actifs émergentes – crypto, stablecoins, prédiction – pour capter la demande d'une génération d'épargnants pour qui la frontière entre trading et prédiction est déjà floue. L'action SCHW a clôturé en baisse de ~3 % jeudi à 91,70 dollars, les marchés américains étant fermés vendredi pour le Juneteenth.
Le produit Schwab n'est pas une simple copie des contrats binaires existants sur Kalshi ou Polymarket. L'innovation distinctive est le « Plus Zone », une fonctionnalité qui rémunère les parieurs même lorsqu'ils ne sont pas parfaitement exacts. Le mécanisme est le suivant : si un utilisateur parie que le S&P 500 clôturera au-dessus d'un certain seuil, et que l'indice termine effectivement au-dessus – mais que la marge est faible – le « Plus Zone » verse un multiple réduit plutôt que zéro. Le montant du paiement est proportionnel à la proximité entre la prédiction et la réalité, rapportent Decrypt et CoinTelegraph.
La fonction « Plus Zone » n'est pas un gadget marketing. Elle modifie structurellement l'économie du pari binaire. Dans un contrat classique, le résultat est binaire – juste ou faux – ce qui crée une discontinuité que les traders professionnels exploitent par arbitrage. Le « Plus Zone » lisse cette discontinuité, rendant le produit plus proche d'un dérivé classique (où le payoff est continu) que d'un pari discret. C'est précisément cette continuité qui permettra à Schwab de défendre son produit devant les régulateurs : ce n'est pas un pari, c'est un instrument financier avec un payoff lissé.
L'annonce de Schwab intervient dans un paysage réglementaire en pleine recomposition. Le 18 juin 2026, le CME Group – la plus grande bourse de dérivés au monde – a intenté un procès contre la CFTC pour contester l'approbation des contrats à terme perpétuels sur crypto-monnaies accordée à Kalshi et Coinbase. La question juridique centrale est de savoir si un produit sans date d'expiration peut légalement être qualifié de « contrat à terme » ou doit être réglementé comme un « swap » – une distinction qui emporte des conséquences majeures en termes d'exigences de marge, d'enregistrement et de fiscalité, rapporte The Block.
TD Cowen, la banque d'investissement, estime que le CME « a l'avantage dans ce litige ». Jaret Seiberg, managing director du Washington Research Group de TD Cowen, prédit que le CME demandera une injonction préliminaire pour bloquer les perps pendant la procédure. L'argument du CME est double : sur le fond, le Commodity Exchange Act exige qu'un contrat à terme implique une livraison à une date future déterminée – ce que les perps ne font pas ; sur la procédure, la CFTC avait précédemment traité les perps comme des swaps et a approuvé la demande de Kalshi en une seule journée sans procédure réglementaire complète, ce qui pourrait violer l'Administrative Procedure Act.
La CFTC, sous la présidence de Michael Selig, a répliqué en qualifiant le procès de « frivolous lawsuit » et en accusant le CME de « lawfare » contre l'agenda d'innovation de l'administration Trump. Kalshi, de son côté, a déclaré : « Ce n'est pas une question de droit, c'est la peur de la concurrence. » Mais le 19 juin – le lendemain du procès – la CFTC et la SEC ont conjointement lancé une consultation publique sur la clarification des définitions réglementaires des dérivés, incluant explicitement les « event contracts » des marchés de prédiction et les contrats à terme perpétuels. Ce mouvement suggère que les régulateurs eux-mêmes reconnaissent que le cadre juridique actuel est inadapté.
Kalshi et Polymarket opèrent déjà des contrats de prédiction sur le S&P 500, la crypto et des événements politiques. Leur existence démontre que la demande existe – mais elle a aussi exposé des vulnérabilités structurelles que l'entrée de Schwab pourrait amplifier. Le 22 avril 2026, un master sergeant de l'US Army, Gannon Ken Van Dyke, a été arrêté pour avoir utilisé des renseignements militaires confidentiels afin de placer des paris sur Polymarket concernant la destitution du président vénézuélien Nicolás Maduro en janvier 2026. Ses profits nets ont dépassé 400 000 dollars. Il a plaidé non coupable ; son procès est fixé à décembre 2026, rapporte Decrypt.
Le 18 juin 2026, le représentant républicain Bryan Steil (Wisconsin), président de la Commission de l'administration de la Chambre, a déposé le « Stop Lawmakers from Predicting Act ». Le texte interdit aux membres du Congrès, à leurs conjoints et à leurs enfants à charge de parier sur les marchés de prédiction concernant les résultats législatifs, les actions gouvernementales ou les élections. Les pénalités prévues sont dissuasives : le plus élevé entre 2 000 dollars et 10 % de la valeur du pari, plus tout profit réalisé. Les amendes ne peuvent être payées avec des fonds publics, des allocations parlementaires ou des dons de campagne. Le ministère de la Justice peut engager des poursuites civiles en cas de non-paiement après le départ du Congrès, rapporte Decrypt.
La proposition Steil s'inscrit dans un mouvement plus large. Le Sénat a adopté en avril 2026 une résolution interdisant aux sénateurs et à leur personnel d'utiliser les marchés de prédiction. La Commission de surveillance de la Chambre a ouvert en mai 2026 une enquête sur Kalshi et Polymarket pour « schéma de délit d'initié ». Ces initiatives législatives créent un paradoxe : elles légitiment l'existence des marchés de prédiction (on ne régule pas ce qui est illégal) tout en cherchant à en restreindre l'accès aux initiés. Pour Schwab, ce cadre légal émergent est une bénédiction : il fournit une structure réglementaire que la plateforme peut respecter, tout en érigeant des barrières à l'entrée pour les concurrents moins capitalisés.
L'entrée de Charles Schwab sur les marchés de prédiction n'est pas un simple lancement de produit. C'est un signal de convergence entre deux univers que la régulation financière avait maintenus séparés : l'épargne (courtage, fonds indiciels, retraite) et la prédiction (paris, event contracts, marchés d'information). Cette convergence est porteuse de trois conséquences structurelles qui dépassent largement le cas Schwab.
Sources :
- CoinTelegraph – Charles Schwab to Enter Prediction Markets with S&P 500 Wagers: WSJ, 19 juin 2026
- Decrypt – Charles Schwab Planning to Roll Out S&P 500 Prediction Markets With Cboe: WSJ, 19 juin 2026
- The Block – TD Cowen says CME has the upper hand in lawsuit against CFTC over crypto perpetual futures, 19 juin 2026
- Decrypt – House Republican Introduces Insider Trading Bill to Ban Lawmaker Prediction Market Bets, 19 juin 2026