Le 1er juin 2026, la situation dans le détroit d'Ormuz a basculé dans une escalade ouverte. L'Iran, en réponse au renforcement des sanctions américaines et à une opération navale israélo-américaine dans le golfe Persique, a annoncé le blocage du détroit d'Ormuz — passage stratégique par lequel transite environ 20% du pétrole mondial et une part significative du GNL qatari. Les Gardiens de la Révolution iraniens ont mouillé des mines, déployé des vedettes rapides et menacé de tirer sur tout navire ne se soumettant pas à l'inspection. Les États-Unis ont riposté par des frappes ciblées sur des installations navales iraniennes dans le golfe Persique, tout en déployant des capacités de déminage et une task force navale. Pour les BRICS — groupe initialement composé du Brésil, de la Russie, de l'Inde, de la Chine et de l'Afrique du Sud, élargi en 2024-2025 à l'Iran, l'Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, l'Égypte, l'Éthiopie et l'Argentine — la crise est existentielle. Comment ce groupe, censé représenter un monde multipolaire et une alternative à l'hégémonie occidentale, peut-il fonctionner si l'un de ses membres (l'Iran) est en conflit armé ouvert avec la principale puissance occidentale (les États-Unis), tandis que d'autres membres (Arabie Saoudite, Émirats) sont des alliés traditionnels de Washington ? Geopolitical Monitor souligne que la crise d'Ormuz agit comme un révélateur des contradictions internes des BRICS.
L'arme énergétique iranienne comme réponse à la pression militaire américaine
Les BRICS représentent officiellement plus de 40% de la population mondiale et environ 35% du PIB mondial en parité de pouvoir d'achat. Ces chiffres suggèrent un contrepoids crédible à l'ordre occidental. Mais la crise d'Ormuz expose la réalité : le groupe n'a ni mécanisme de décision collective, ni capacité d'action commune, ni même une vision partagée de l'ordre international. Les clivages sont multiples. Premier clivage : sécurité énergétique vs solidarité anti-occidentale. Les pays du Golfe membres des BRICS (Arabie Saoudite, Émirats) sont directement menacés par le blocage d'Ormuz — la hausse du pétrole les avantage à court terme, mais l'instabilité régionale menace leurs infrastructures et leurs projets de diversification économique (Vision 2030 saoudienne). Deuxième clivage : alignement occidental historique vs nouvelle multipolarité. L'Arabie Saoudite et les Émirats restent des alliés sécuritaires des États-Unis, avec des bases américaines sur leur sol. Ils ne peuvent pas prendre parti contre Washington dans une crise armée. Troisième clivage : l'Iran utilise les BRICS comme plateforme de légitimation anti-occidentale, mais les autres membres ne veulent pas être entraînés dans un conflit qui sert les intérêts stratégiques de Téhéran. Le résultat est une paralysie diplomatique : pas de déclaration commune, pas de médiation coordonnée, pas de mécanisme de gestion de crise.
L'Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis sont dans la position la plus inconfortable de la crise. D'un côté, ils sont membres des BRICS et ont investi diplomatiquement dans ce forum comme plateforme de diversification de leurs alliances au-delà du parapluie américain. De l'autre côté, le blocage d'Ormuz par l'Iran menace directement leur sécurité économique : toute perturbation prolongée du détroit réduit les exportations saoudiennes et émiraties, fait grimper les primes d'assurance maritime et fragilise leurs mégaprojets de diversification (NEOM, Red Sea Project, Dubaï 2040). En outre, ils ont des contentieux régionaux directs avec l'Iran — guerre par procuration au Yémen (Houthis), rivalité au Levant, influence en Irak — qui rendent toute solidarité avec Téhéran impensable. Leur réponse a été immédiate : condamnation du blocage iranien et coordination navale discrète avec les États-Unis pour assurer la sécurité du trafic maritime. Mais cette position les expose à une critique au sein des BRICS : sont-ils vraiment des partenaires du Sud global ou restent-ils des alliés de l'Occident ? La crise d'Ormuz révèle que la « diversification diplomatique » des monarchies du Golfe a des limites : quand la sécurité nationale est en jeu, Washington reste l'interlocuteur incontournable.
Blocage d'Ormuz par l'Iran→Menace sur les exportations saoudiennes et émiraties→Coordination navale avec les USA→Divergence ouverte avec l'Iran au sein des BRICS→Crédibilité du Sud global fragilisée→Limites de la multipolarité
La Russie de Vladimir Poutine est, avec la Chine, le co-parrain historique des BRICS. Moscou a utilisé le forum comme une plateforme de légitimation diplomatique depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, présentant les BRICS comme la preuve que la Russie n'est pas isolée. Mais la crise d'Ormuz expose l'affaiblissement stratégique de Moscou. Militairement, la Russie n'a pas la capacité navale de projeter une force significative dans le golfe Persique — sa flotte de la mer Noire est endommagée, ses ressources consacrées au front ukrainien. Diplomatiquement, Moscou est trop dépendant de Téhéran (drones Shahed, munitions, coopération militaire) pour exercer une médiation équilibrée. Économiquement, la Russie bénéficie paradoxalement de la hausse du pétrole provoquée par la crise d'Ormuz — ce qui réduit son incitation à une résolution rapide. Le résultat est une Russie qui ne peut ni protéger l'Iran d'une escalade, ni contraindre Téhéran à la modération, ni offrir une médiation crédible aux pays du Golfe. Le parrainage russe des BRICS apparaît comme une coquille vide — un rôle déclaratif sans capacité de mise en œuvre. Cette faiblesse affaiblit l'ensemble du groupe et renforce la position de la Chine comme seul véritable leader potentiel des BRICS.
La Chine est le membre des BRICS qui a le plus à perdre et le plus à gagner dans la crise d'Ormuz. Premier importateur mondial de pétrole (plus de 11 millions de barils par jour, dont environ 30% transitent par Ormuz), la Chine est directement vulnérable au blocage du détroit. Une escalade prolongée menacerait son approvisionnement énergétique et ferait grimper ses coûts d'importation — un choc inflationniste que Pékin cherche à éviter à tout prix alors que l'économie chinoise ralentit. Mais la Chine est aussi le plus proche allié diplomatique de l'Iran au sein des BRICS — elle a signé un accord de coopération stratégique de 25 ans avec Téhéran en 2021, elle est le premier acheteur de pétrole iranien (via des circuits contournant les sanctions), et elle a joué un rôle clé dans la réintégration diplomatique de l'Iran (accord avec l'Arabie Saoudite en 2023 sous médiation chinoise). Le dilemme est donc total : si la Chine condamne le blocage iranien, elle trahit son partenaire stratégique et affaiblit sa crédibilité de leader du Sud global. Si elle soutient l'Iran, elle s'aliène l'Arabie Saoudite et les Émirats et menace son approvisionnement énergétique. La réponse chinoise — un appel à la retenue et à la navigation libre — est une tentative de ne pas choisir, mais cette position deviendra intenable si la crise s'aggrave.
- Dépendance énergétique : 30% du pétrole chinois transite par Ormuz. La Chine ne peut pas se permettre un blocage prolongé qui ferait grimper les prix du brut et menacerait sa sécurité énergétique. Elle a déjà constitué des réserves stratégiques, mais elles ne couvrent que 60 à 90 jours d'importations.
- Partenariat avec l'Iran : L'accord de 25 ans (investissements chinois dans les infrastructures iraniennes, approvisionnement pétrolier garanti à prix préférentiel) est un pilier de la stratégie chinoise de sécurisation énergétique au Moyen-Orient. Le perdre serait un revers stratégique majeur.
- Crédibilité de médiateur : La Chine a capitalisé sur son rôle de médiateur entre l'Iran et l'Arabie Saoudite (mars 2023). Si la guerre d'Ormuz montre que cette médiation était superficielle — que les engagements iraniens n'ont pas tenu — la crédibilité diplomatique chinoise en sortira affaiblie.
- Absence de mécanismes de décision collective : Les BRICS n'ont ni charte, ni traité fondateur, ni mécanisme de vote, ni force d'interposition. C'est un club diplomatique informel, pas une alliance. Face à une crise militaire impliquant un de ses membres, le groupe n'a aucun outil — ni médiation obligatoire, ni sanctions internes, ni mécanisme de résolution des conflits.
- Contradiction entre souveraineté et solidarité : Les BRICS sont fondés sur le principe de souveraineté nationale et de non-ingérence. Ce principe permet à chaque membre de poursuivre ses intérêts nationaux sans contrainte collective. Mais dans une crise comme Ormuz, cette absence de mécanisme contraignant signifie que chaque membre agit seul — et la solidarité du Sud global s'évapore.
- Dépendance résiduelle à l'ordre occidental : Malgré le discours anti-occidental, plusieurs membres des BRICS restent dépendants des institutions, des marchés et des garanties de sécurité occidentaux. Le dollar reste la monnaie de facturation du pétrole. Les marchés financiers occidentaux restent les plus liquides. Les garanties de sécurité américaines restent centrales pour les monarchies du Golfe. La multipolarité est un horizon politique, pas une réalité opérationnelle.