01 – Ali Ghodsi : le pari du renoncement stratégique
« Nous serons une entreprise publique, mais 2026 est une année terrible pour le faire » – le CEO de Databricks choisit délibérément de rester à l'écart du plus grand tsunami IPO de l'histoire de la tech

Ali Ghodsi, CEO et co-fondateur de Databricks, a confirmé le 8 juin 2026 sur Bloomberg Television ce que les observateurs soupçonnaient depuis des mois : Databricks ne fera pas son IPO en 2026. « Nous serons une entreprise publique. Je pense simplement que c'est une année terrible pour entrer en Bourse » (« We will be a public company. I just think this is a terrible year to go public », The Next Web, 8 juin 2026). La décision est d'autant plus remarquable que Databricks était l'un des candidats les plus attendus à une introduction en Bourse cette année, avec une valorisation de 134 milliards de dollars, un chiffre d'affaires annualisé de 4,8 milliards et une croissance de 55% en rythme annuel.

134 Mds$
Valorisation de Databricks – pourtant jugée trop modeste pour rivaliser en 2026
Ghodsi a explicitement déclaré qu'il ne voulait pas d'une « valorisation folle » (« crazy valuation »), mais une valorisation « juste » dans laquelle l'entreprise puisse continuer à croître

Le renoncement stratégique de Ghodsi est fondé sur une analyse froide du marché des capitaux. Il ne s'agit pas d'un report indéfini – Databricks a levé plus de 4 milliards de dollars en Série L en décembre 2025 et 1,8 milliard supplémentaire en financement par emprunt auprès de JPMorgan en janvier 2026, soit près de 6 milliards de dollars de capital frais qui lui donnent une indépendance financière totale. Ghodsi vise explicitement 2027 comme fenêtre probable, misant sur un marché moins congestionné où Databricks pourra obtenir une valorisation premium et retenir l'attention des investisseurs.

02 – Le tsunami IPO : SpaceX, Anthropic, OpenAI en ordre de bataille
Trois licornes totalisant plus de 3 000 milliards de dollars de valorisation combinée s'apprêtent à entrer en Bourse en 2026 – un choc d'offre sans précédent sur le marché des capitaux

Le calendrier des IPO 2026 est dominé par trois mastodontes dont les valorisations cumulées pourraient dépasser 3 000 milliards de dollars. SpaceX, valorisé 1 770 milliards de dollars, doit entrer en Bourse dès le 12 juin 2026, avec la vente de 555,6 millions d'actions à 135 dollars l'unité – ce qui en ferait la plus grande IPO de l'histoire (Nasdaq, 8 juin 2026). Anthropic, valorisé 965 milliards de dollars, a déjà déposé confidentiellement son dossier d'IPO et a sélectionné Morgan Stanley et Goldman Sachs comme banques principales (The Next Web). OpenAI, dont la valorisation pourrait atteindre 1 000 milliards de dollars, prépare également son propre dépôt confidentiel. À eux trois, ces géants pourraient lever plus de 200 milliards de dollars sur les marchés publics.

SpaceX
1 770 Mds$
IPO le 12 juin 2026. 555,6 millions d'actions à 135$/unité. Langage S-1 amendé suggérant une possible fusion avec Tesla. Marchés de prédiction : 41-61% de probabilité de fusion Tesla d'ici 2027.
Anthropic
965 Mds$
Dépôt confidentiel effectué. Dernière levée : 65 Mds$. Contrat de calcul de 1,25 Md$/mois avec SpaceX. Morgan Stanley et Goldman Sachs comme banques principales. En compétition directe avec OpenAI.
OpenAI
~1 000 Mds$
Dépôt confidentiel en préparation. Développement d'une « super app ». Lockdown Mode pour ChatGPT. IPO probable fin 2026 ou début 2027. Course contre Anthropic pour la première place en IA.
03 – La mécanique de la congestion : pourquoi 2026 est « terrible » pour une IPO
Quand trois mastodontes lèvent 200 milliards de dollars en six mois, toute autre introduction en Bourse devient un « side show » – décryptage d'un goulot d'étranglement inédit

La mécanique de la congestion du marché des IPO est un phénomène rare que Ghodsi a identifié avec précision. Elle repose sur trois goulets d'étranglement simultanés. Premièrement, la contrainte d'allocation de capital : les investisseurs institutionnels (fonds de pension, mutual funds, sovereign wealth funds) ont des budgets d'allocation annuels fixes. Les trois méga-IPO consommeront une part disproportionnée de ces budgets, laissant les autres candidats se battre pour les miettes (The Next Web, 8 juin 2026).

Deuxièmement, le piège de valorisation : Ghodsi a explicitement averti contre le scénario de 2022, où des entreprises tech nouvellement cotées ont vu leurs actions s'effondrer et ont été contraintes de réduire drastiquement leurs marges. Une IPO dans un marché congestionné risque d'obtenir une valorisation artificiellement déprimée – ou, pire, une valorisation artificiellement gonflée qui s'effondrera ensuite (The Next Web, 8 juin 2026). « Si je voulais une valorisation folle, nous serions entrés en Bourse dans les 12 derniers mois. Nous voulons simplement une valorisation juste dans laquelle nous puissions continuer à croître » (« If I wanted to have a crazy, crazy valuation, we would have gone public in the last 12 months. We just want to have a fair valuation that we can continue growing into », Ghodsi à Fortune, décembre 2025, cité par The Next Web).

Les trois goulets d'étranglement
1
Budgets d'allocation saturés – Les institutionnels ont des enveloppes fixes. SpaceX + Anthropic + OpenAI = plus de 200 Mds$ à placer. Ce qui reste pour les autres est marginal.
2
Infrastructure IPO saturée – Banques, analystes, roadshows, attention médiatique : tout est absorbé par les trois méga-IPO. Une entreprise en dessous de 500 Mds$ risque d'être « totalement exclue de la conversation ».
3
Risque de comparaison défavorable – Face à SpaceX (1 770 Mds$) et Anthropic (965 Mds$), Databricks (134 Mds$) paraîtrait modeste. Mieux vaut attendre une fenêtre où l'entreprise sera le centre d'attention.
04 – Databricks : une machine financière qui peut attendre
4,8 Mds$ de revenus, croissance de 55%, cash-flow positif, 6 Mds$ de capital frais – pourquoi Databricks n'a aucun besoin urgent d'IPO

La décision de Ghodsi n'est possible que parce que Databricks dispose d'une assise financière exceptionnelle. L'entreprise a levé plus de 4 milliards de dollars lors de sa Série L en décembre 2025, à une valorisation de 134 milliards, et a ajouté 1,8 milliard de dollars en financement par emprunt auprès de JPMorgan et de prêteurs privés en janvier 2026. Soit près de 6 milliards de dollars de capital frais en moins de deux mois, sans besoin immédiat de dépenses (The Next Web, 8 juin 2026). Avec un chiffre d'affaires annualisé de 4,8 milliards de dollars, une croissance de 55% en rythme annuel et un cash-flow libre positif, Databricks est dans une position que peu de licornes peuvent revendiquer : elle n'a pas besoin des marchés publics pour financer sa croissance.

La seule motivation déclarée pour une éventuelle IPO est la liquidité des employés : « Nous voulons créer un mécanisme de transaction de marché pour nos employés » (« We want to create a market transaction mechanism for our employees », Ghodsi, cité par The Next Web). Les stock-options et RSU des salariés n'ont actuellement pas d'équivalent sur les marchés publics, ce qui limite leur capacité à monétiser leur participation. Mais cette contrainte peut être gérée temporairement via des programmes de liquidité secondaire (secondary sales), ce que de nombreuses licornes ont fait avant leur IPO.

Le précédent Snowflake
Databricks et Snowflake sont en compétition directe sur le marché des données et de l'IA – l'IPO de Snowflake en 2020 avait été un succès, mais dans un marché radicalement différent

Le concurrent direct de Databricks, Snowflake, est entré en Bourse en septembre 2020 dans un marché complètement différent – taux zéro, liquidité abondante, appétit insatiable pour les valeurs tech. L'IPO de Snowflake avait été la plus grosse IPO logicielle de l'histoire à l'époque (33,4 milliards de dollars). Mais en 2026, le contexte macroéconomique est radicalement différent : les taux d'intérêt sont plus élevés, les investisseurs sont plus sélectifs, et la concurrence pour le capital est féroce. Ghodsi a explicitement cité la trajectoire post-IPO des entreprises de 2022 comme contre-exemple – « ces entreprises ont vu leurs actions s'effondrer et ont dû réduire leurs marges ».

05 – Le paradoxe de 2026 : la meilleure et la pire année pour une IPO
Pour SpaceX, Anthropic et OpenAI, 2026 pourrait être l'année idéale. Pour tous les autres, c'est probablement la pire – la polarisation inédite du marché des capitaux

Le paradoxe de 2026 est que, pour une poignée de géants, les conditions n'ont jamais été aussi favorables. SpaceX bénéficie d'une valorisation de 1 770 milliards de dollars qui reflète son monopole de fait sur le lancement spatial et sa constellation Starlink. Anthropic et OpenAI surfent sur la vague de l'IA générative avec des valorisations qui dépassent le PIB de la plupart des pays. Pour ces trois-là, 2026 est une fenêtre exceptionnelle : les marchés sont encore liquides, l'appétit pour l'IA est à son zénith, et les investisseurs particuliers (retail) sont prêts à absorber une partie de l'offre.

Le paradoxe de la polarisation
Concentration extrême des capitaux
SpaceX, Anthropic, OpenAI absorbent tout
Toute entreprise <500 Mds$ devient invisible
Reports en cascade vers 2027-2028
2026 : année record… pour 3 entreprises

Pour tous les autres – Databricks, mais aussi Stripe, Plaid, Figma, et des dizaines de licornes qui attendent leur fenêtre – 2026 est un cauchemar. Non seulement les capitaux sont aspirés par le trio de tête, mais l'infrastructure même des IPO (banques, analystes, roadshows, couverture médiatique) est saturée. Comme le résume l'article de The Next Web : « Toute entreprise valorisée en dessous de 500 milliards de dollars risque d'être totalement exclue de la conversation » (« Any company valued below $500 billion risks being crowded out of the conversation entirely »). Le résultat est une polarisation inédite du marché des capitaux : 2026 sera une année record en volume d'IPO… pour trois entreprises.

06 – Fragilités structurelles du marché des IPO tech
Trois vulnérabilités exposées par la décision de Ghodsi – et qui pourraient redéfinir le paysage des introductions en Bourse pour la décennie à venir
  • Concentration du capital institutionnel : Le marché des IPO tech est devenu un marché à deux vitesses. D'un côté, trois méga-entreprises qui absorbent la quasi-totalité des capitaux disponibles. De l'autre, des centaines de candidats à l'IPO qui doivent attendre – ou accepter des valorisations déprimées. Cette concentration crée un risque systémique : si l'une des trois méga-IPO échoue (par exemple, si SpaceX ne parvient pas à placer toutes ses actions), la confiance dans l'ensemble du marché des IPO tech pourrait s'effondrer, affectant même les entreprises qui n'ont rien à voir avec l'IA ou le spatial.
  • Dépendance au narratif IA : Anthropic et OpenAI sont valorisées sur la base d'un narratif de croissance exponentielle de l'IA qui n'a pas encore été validé par des revenus proportionnels. Anthropic a révélé dans ses documents d'IPO un contrat de calcul de 1,25 milliard de dollars par mois avec SpaceX – une dépense qui illustre l'intensité capitalistique du secteur mais soulève des questions sur la rentabilité à long terme. Si le narratif IA se fissure (krach des semi-conducteurs, ralentissement de la demande, avancées en efficacité algorithmique), les valorisations des IPO IA pourraient s'effondrer, entraînant l'ensemble du marché tech dans leur sillage.
  • Effet d'éviction et concentration temporelle : Le report des IPO de 2026 vers 2027-2028 crée un risque de congestion future. Si Databricks, Stripe, Plaid, Figma et d'autres décident tous d'entrer en Bourse en 2027, le même phénomène de saturation pourrait se reproduire – mais avec potentiellement encore plus de candidats. Le marché des IPO tech est en train de créer un « pipeline bloqué » dont la résolution pourrait prendre plusieurs années, avec des effets en cascade sur le capital-risque, les levées de fonds secondaires, et la liquidité des employés.