DeepSeek, la startup chinoise dont les modèles de langage concurrents des meilleurs LLM occidentaux ont stupéfié l'industrie, prépare son entrée dans la fabrication de semi-conducteurs. Selon Reuters, citant trois personnes proches du dossier, l'entreprise travaille sur ce projet depuis environ un an. Elle a engagé des ingénieurs spécialisés et multiplié les réunions avec des partenaires potentiels dans le hardware et le silicium (source : Ars Technica, juillet 2026).
Le choix est révélateur. DeepSeek ne vise pas l'entraînement – le domaine où Nvidia est quasi incontournable avec ses GPU H100 et H200 – mais l'inférence, c'est-à-dire l'exécution des modèles une fois entraînés. C'est une décision qui maximise le rapport coût/bénéfice : les puces d'inférence sont moins complexes à concevoir, le volume de déploiement est massif, et le marché est encore fragmenté. Huawei contrôle déjà environ 50 % du marché des puces pour data centers en Chine, mais sa domination repose en partie sur l'absence d'alternatives due aux sanctions américaines. DeepSeek pourrait devenir cette alternative.
Contrôles US sur Nvidia → pénurie de GPU avancés en Chine → Huawei capte ~50 % du marché data center chinois→ Dépendance unique insoutenable pour les startups IA→ DeepSeek, Alibaba, Baidu développent leurs propres puces→ Fragmentation du marché chinois des semi-conducteurs IA
Le mouvement de DeepSeek s'inscrit dans une réponse systémique aux contrôles à l'exportation américains qui empêchent Nvidia de vendre ses puces IA les plus avancées à la Chine. Ces restrictions, durcies à plusieurs reprises depuis 2022, visaient à freiner le développement de l'IA chinoise. L'effet obtenu est plus complexe : elles accélèrent la création d'une filière chinoise indépendante des semi-conducteurs. Alibaba et Baidu développent également leurs propres puces, créant un écosystème de R&D qui n'existait pas à cette échelle il y a trois ans (source : Ars Technica).
La dynamique n'est pas unilatérale. Aux États-Unis, OpenAI et Broadcom ont récemment annoncé Jalapeño, la première puce d'inférence d'OpenAI conçue pour le déploiement à grande échelle. Anthropic explore également la conception de puces personnalisées, sans jalon public à ce stade. Dans les deux cas, la motivation est identique : réduire la dépendance à Nvidia, sécuriser l'accès à la capacité de calcul dans un marché de data centers sous tension, et obtenir un contrôle « à la Apple » sur l'ensemble de la stack technologique (source : Ars Technica).
Pendant que DeepSeek prépare ses puces en Chine, la startup sud-coréenne FuriosaAI officialise son déploiement européen. Son accélérateur RNGD (pour « renegade ») est désormais opérationnel dans un data center Equinix LS2 à Lisbonne, coïncidant avec le RAISE Summit de Paris. La proposition de valeur est radicalement différente de celle de Nvidia : 512 teraFLOPS en FP8 pour une consommation thermique de 180W, refroidissement par air, installation dans des racks standard sans retrofit (source : The Next Web, 8 juillet 2026).
Le RNGD ne concurrence pas Nvidia sur la puissance brute. La RTX Pro 6000 de Nvidia offre deux fois plus de mémoire et de calcul – mais consomme plus de trois fois l'énergie. FuriosaAI parie sur un segment spécifique : les entreprises européennes qui veulent une puce « qu'elles peuvent faire tourner à bas coût, refroidir silencieusement, et acheter en dehors des États-Unis », comme le résume The Next Web. Le CEO June Paik formule l'ambition simplement : « Nous donnons aux entreprises la capacité d'exécuter l'inférence de manière durable et fiable. » L'entreprise a déjà levé plus de 250 millions de dollars et collabore avec Broadcom sur un accélérateur de troisième génération visant les modèles à plus de 1 000 milliards de paramètres avec de la mémoire HBM4 (source : The Next Web).
Samsung Electronics a publié le 8 juillet des résultats préliminaires qui donnent le vertige : un bénéfice d'exploitation estimé à 89 400 milliards de wons (environ 58 milliards de dollars) pour le deuxième trimestre 2026, soit une multiplication par plus de 19 par rapport à l'année précédente. Le chiffre d'affaires a bondi de 129 % à 171 000 milliards de wons. La demande de mémoire à haute bande passante (HBM) et de DRAM haute capacité, portée par les investissements massifs dans les serveurs IA, est le moteur de cette explosion (source : Nasdaq / The Motley Fool, 8 juillet 2026).
L'action Samsung a pourtant chuté de plus de 10 % à Séoul, entraînant dans sa chute Micron (−5 %), Western Digital et SanDisk. La raison : un cas d'école de « sell the news ». Le titre Micron avait déjà grimpé de 242 % en 2026 et franchi les 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière avant l'annonce de Samsung. Une telle progression « ne se produit que si le marché anticipe déjà des résultats exceptionnels trimestre après trimestre », analyse Daniel Sparks pour The Motley Fool. Avec un P/E forward inférieur à 8× basé sur les prévisions du quatrième trimestre, le marché pricé déjà une contraction significative des bénéfices futurs – le signal classique d'un pic de cycle dans une industrie notoirement cyclique (source : Nasdaq).
Alors que DeepSeek travaille sur ses puces, Pékin prépare un mouvement symétrique : restreindre l'accès aux modèles d'IA chinois avancés pour les utilisateurs étrangers. Le ministère du Commerce chinois a tenu des réunions avec Alibaba, ByteDance et Z.ai pour discuter de limitations portant à la fois sur les modèles propriétaires (closed-source) et les modèles open-weight (téléchargeables et exécutables localement). Les mesures envisagées incluent la qualification de la divulgation non autorisée de technologies d'IA comme infraction à la loi sur la sécurité nationale, et des restrictions sur les investissements étrangers dans les startups d'IA chinoises (source : Decrypt, 7 juillet 2026).
Une table ronde d'experts juridiques chinois publiée dans une revue de la Cour populaire suprême en mai 2026 propose une architecture à trois niveaux : les outils open-source de base feraient l'objet d'un simple enregistrement gouvernemental, les technologies plus avancées nécessiteraient un examen de sécurité avant diffusion, et les modèles de pointe les plus sensibles seraient interdits de diffusion publique ou limités à un usage domestique. Cette structure reproduit presque exactement l'architecture des contrôles américains sur les puces, construite sur trois ans (source : Decrypt).
L'enjeu est majeur. Les modèles open-weight chinois ont comblé le vide laissé par les restrictions américaines : leur part d'utilisation sur OpenRouter est passée de moins de 2 % fin 2024 à environ 61 % mi-2026. Si Pékin restreint désormais ces modèles, l'alternative mondiale aux modèles américains « fermés » disparaît. Z.ai avait construit le positionnement de son modèle GLM-5.2 sur un accès sans frontières en licence MIT ; une restriction annulerait cet avantage concurrentiel. Comme le résume Decrypt, « si les modèles chinois sont verrouillés, l'alternative aux modèles américains sous contrôle gouvernemental s'évanouit du jour au lendemain » (source : Decrypt).
La riposte asiatique aux semi-conducteurs US semble puissante sur le papier : DeepSeek conçoit ses puces, FuriosaAI déploie en Europe, Samsung bat des records. Mais cette lecture néglige des fragilités structurelles qui pourraient redéfinir la trajectoire dans les 12 à 24 mois.
Ce que les annonces de juillet 2026 révèlent, c'est une reconfiguration fondamentale du paysage des semi-conducteurs IA. Les États-Unis gardent l'avance technologique (Nvidia, OpenAI/Broadcom, Anthropic). La Chine construit une filière indépendante (DeepSeek, Alibaba, Baidu) tout en préparant un verrouillage de ses modèles. La Corée du Sud émerge comme fournisseur alternatif crédible (FuriosaAI, Samsung, SK hynix) avec une proposition de valeur centrée sur l'efficacité énergétique. L'Europe devient le champ de bataille commercial où ces forces s'affrontent pour conquérir un marché assoiffé de souveraineté numérique. La seule certitude : la dépendance mondiale à Nvidia, qui paraissait inébranlable il y a 18 mois, est désormais contestée sur trois continents simultanément.