01 – De l'ordre à l'ordering : la thèse Maçães
Comment un ancien ministre portugais a identifié la mutation la plus profonde de l'architecture internationale depuis 1945

Le 10 juin 2026, Foreign Policy publie « After Global Order Will Come an Era of Global Ordering », signé Bruno Maçães, senior fellow au Hudson Institute et ancien ministre des Affaires européennes du Portugal. La thèse centrale est aussi simple que radicale : l'ère des ordres mondiaux fixes – westphalien, bipolar, unipolaire américain – est terminée. Ce qui émerge n'est pas un nouvel ordre chinois, ni un retour au multilatéralisme onusien, mais un processus permanent et sans fin : l'« ordering », un verbe, pas un nom. Maçães l'exprime par une métaphore : « Si les ordres mondiaux sont une photographie, l'ordering est un film. » Cette distinction n'est pas sémantique. Elle implique que toute tentative de « dessiner un nouveau plan politique substantiel » est vouée à l'échec. Ce dont le monde a besoin, c'est d'un « cadre qui gouverne la manière dont les ordres eux-mêmes naissent et meurent » – un système de règles pour la transition pacifique entre configurations de puissance. La démonstration s'appuie sur un constat historique : tous les empires sont mortels. « Les Américains le découvrent maintenant. Les Chinois, à leur crédit, l'ont découvert il y a longtemps. » Il n'y aura pas de « siècle chinois » à la manière du siècle américain, parce que l'ère des ordres mondiaux singuliers est révolue. Source : Foreign Policy.

80 ans
Depuis 1945, l'ordre international repose sur une architecture figée (ONU, Bretton Woods). La thèse Maçães propose le premier dépassement conceptuel crédible de cet héritage, non par substitution mais par fluidification
Le débat n'est plus « quel ordre » mais « quel processus pour gérer la succession des ordres »
02 – La mécanique de l'ordering : les deux principes
Pourquoi le « ralentir la Chine » est voué à l'échec et ce que l'ordering propose à la place

Maçães consacre une partie substantielle de son analyse à la critique de la stratégie américaine dominante face à la Chine : la doctrine du « slow down ». Incarnée par l'ancienne secrétaire au Commerce Gina Raimondo, cette approche vise à ralentir l'innovation chinoise par des contrôles d'exportation, des tarifs et des sanctions. Maçães la ridiculise en des termes cinglants : « Une phrase qui devrait être brodée sur un coussin dans le musée du déclin impérial, quelque part entre ‹ les Boxers seront dispersés d'ici mardi › et ‹ Suez sera réglé avant le déjeuner ›. » Le parallèle historique est dévastateur : la dynastie Qing a tenté un confinement technologique similaire contre les puissances européennes – et a échoué. Le problème structurel, selon l'auteur, est que les décideurs américains « se concentrent sur les trajectoires qui ont compté pour le développement américain, aveugles aux trajectoires différentes pertinentes pour le progrès chinois. L'Histoire ne se répète jamais. » Face à cette impasse, Maçães propose deux principes d'une simplicité trompeuse. Principe 1 : liberté de développement technologique – « chaque pays devrait être libre de développer de nouvelles technologies », aucun pouvoir en place ne peut légalement bloquer l'accès d'une autre nation aux industries du futur. Principe 2 : liberté d'alignement géopolitique – « chaque pays devrait être libre de choisir », sans coercition ni menace pour intégrer une sphère d'influence. L'auteur décrit le monde comme « une élection permanente dans laquelle les grandes puissances doivent constamment solliciter le soutien – la discipline qui en résulte améliore les candidats. » La plupart des nations, de Singapour à la Suisse en passant par l'Afrique, recherchent l'optionalité, pas la conscription dans un bloc. Ces deux principes seraient inscrits dans une « nouvelle ONU » radicalement différente du design de 1945 qui « a figé un moment ». Source : Foreign Policy.

Les 3 piliers de l'ordering (synthèse NOETRA)
01Refus de la cristallisation : Aucun ordre n'est définitif. Le privilège de l'incumbent n'est pas une loi de la nature. Les États-Unis eux-mêmes ont émergé en renversant l'ordre précédent – figer l'arrangement actuel est contradictoire.
02Compétition ouverte permanente : Les grandes puissances doivent mériter leur influence par la persuasion, pas l'imposer par la menace. L'alignement est un choix, pas une conscription.
03Méta-gouvernance procédurale : Des règles pour la transition entre ordres, pas pour préserver une distribution particulière du pouvoir. L'objectif n'est pas un équilibre stable mais une succession pacifique des arrangements.
03 – Quand l'Iran trolle : la guerre informationnelle réinventée
Comment Téhéran a compris, avant Washington, que l'ordering se gagne par les memes autant que par les missiles

Si l'ordering est une élection permanente, l'Iran vient de dominer un cycle électoral entier sans déployer un seul soldat supplémentaire. Dans son analyse pour le CFR, Jessica Brandt, ancienne directrice du Foreign Malign Influence Center au bureau du Directeur du renseignement national américain, décrit une stratégie iranienne de guerre informationnelle qui a pris Washington totalement au dépourvu : « nimble, culturally savvy, and not fundamentally deceptive ». Le dispositif repose sur des comptes officiels iraniens et des influenceurs pro-régime qui produisent du contenu ouvertement satirique, généré par IA, sans aucune tentative de dissimulation. Le style est celui du « shitposting » : des provocations à faible effort conçues pour ridiculiser et perturber, exploitant la culture pop occidentale. Quand Trump menace de « détruire la civilisation iranienne », Téhéran répond : « 20h, ce n'est pas idéal. Pourriez-vous décaler entre 13h et 14h – ou si possible, entre 1h et 2h du matin ? » Quand Washington exige la réouverture du détroit d'Ormuz : « Nous avons perdu les clés. » Les résultats sont saisissants : dans les 50 premiers jours du conflit, les comptes officiels iraniens sur X ont généré 30 fois l'engagement des 50 jours précédents – environ 900 millions de vues, 22 millions de likes, 76 millions de partages. Une chaîne appelée Explosive Media (qui a reconnu le régime iranien comme client) produit des vidéos Lego générées par IA où Trump transpire sur un cessez-le-feu, pantalon en feu avec un panneau « I am a loser ». Ces vidéos cumulent des dizaines de milliers de likes sur Instagram, TikTok et X. Le mécanisme est redoutable car il contourne toutes les défenses américaines existantes : « On ne peut pas fact-checker une blague. La réfutation ne s'applique pas à l'humour, et les labels de contexte ne neutralisent pas une punchline. Le format récompense les underdogs – une position que les États-Unis ne peuvent pas crédiblement occuper. » Brandt prévient que ce playbook est durable et que d'autres acteurs, notamment la Chine, pourraient l'adopter après avoir retiré leur diplomatie « wolf warrior » devenue contre-productive. Dans l'ère de l'ordering, la domination par le récit vaut autant que la domination par les armes. Source : CFR.

Format
Meme + IA + Satire
Contenu humoristique, culturellement fluide, sans déceptivité. Imbattable au fact-checking car structurellement non-factuel. La punchline est l'arme.
Échelle
30× engagement
×30 d'engagement sur X en 50 jours. 900M de vues. 22M de likes. Les Lego de Trump génèrent des millions de vues sur TikTok. Source : CFR.
Vulnérabilité US
Overreaction
Les outils US (sanctions, exposure, cyber) ciblent les opérations covertes, pas l'humour assumé. Une surréaction ferait paraître Washington terrorisé par des jouets en plastique.
04 – Le panel IA de l'ONU : la gouvernance qui cherche sa légitimité
Quand 40 experts doivent inventer la gouvernance mondiale de l'IA sans mode d'emploi ni contrôle gouvernemental

Le troisième symptôme de l'ère de l'ordering se joue dans les coulisses de l'ONU, où l'Independent International Scientific Panel on AI (IISPAI) tient sa première réunion le 3 mars 2026. Composé de 40 experts – dont la Nobel Maria Ressa et le Turing Award Yoshua Bengio – ce panel est chargé de produire des rapports annuels sur les risques et opportunités de l'IA. Mais une analyse du CFR par un ancien négociateur ayant représenté 134 pays en développement dans les négociations IA de l'ONU révèle une tension fondatrice : « Le dilemme central de toute interface science-politique est qu'une implication gouvernementale excessive peut compromettre la crédibilité scientifique, tandis qu'un isolement total des gouvernements peut rendre les résultats scientifiques non pertinents pour les décideurs. » Ce dilemme, déjà difficile pour le GIEC (climat) et l'IPBES (biodiversité) qui bénéficient de cycles de 6-7 ans, devient quasi insoluble pour l'IISPAI qui doit produire des rapports annuels avec des cycles de validation accélérés. Le panel navigue dans un vide procédural : la résolution fondatrice est « vague », sans principes opérationnels détaillés. Le bureau (2 co-présidents, jusqu'à 3 vice-présidents) doit créer les règles de procédure, de conflit d'intérêts et d'approbation des rapports à partir de zéro. La connexion formelle avec les gouvernements est « très ténue » : les pays en développement voulaient un lien gouvernemental pour l'orientation et la nomination d'experts ; le Nord global s'y est fermement opposé. Résultat : un panel isolé politiquement mais vulnérable à la capture industrielle – 4 des 40 membres occupent des postes primaires dans des big tech américaines, « dont certaines ont été accusées de supprimer des recherches défavorables ». La conséquence est systémique : dans l'ère de l'ordering, même la tentative la plus ambitieuse de gouvernance mondiale d'un enjeu existentiel se heurte à l'absence de cadre procédural partagé. Sans règles de transition entre arrangements, chaque nouvelle institution doit improviser sa propre légitimité – et risque de n'en trouver aucune. Source : CFR.

Vacuum procédural ONUIsolement gouvernementalVulnérabilité capture industrielleLégitimité contestéeGouvernance IA sans ancrage démocratique

05 – Coupe du Monde 2026 : le soft power US à l'épreuve
Comment un tournoi de football expose la contradiction entre hégémonie sécuritaire et hospitalité mondiale

Le quatrième symptôme de l'ordering se déploie sur les pelouses de 11 villes américaines. La Coupe du Monde 2026 – première édition à 48 équipes, première co-organisée par trois nations (USA, Canada, Mexique) – devait être la vitrine du soft power américain. Elle devient son miroir le plus cruel. Selon l'analyse du CFR, le travel ban de l'administration Trump bloque totalement ou partiellement les citoyens de 19 pays. Quatre équipes qualifiées viennent de nations intégralement bannies : Haïti, Iran, Côte d'Ivoire, Sénégal. Leurs supporters ne peuvent pas entrer aux États-Unis. D'autres pays qualifiés (Égypte, Ghana, Jordanie, Maroc, Uruguay, Ouzbékistan) sont sur la liste de pause des visas d'immigration uniquement – les visas touristiques restent théoriquement possibles, mais avec « un niveau de contrôle supplémentaire », selon Ted Alden, expert immigration du CFR. Une caution de 15 000 dollars est exigée des demandeurs algériens, capverdiens, ivoiriens et sénégalais – un coût prohibitif. Le DHS a proposé d'exiger des données de médias sociaux sur cinq ans pour les ressortissants de 42 pays, y compris des alliés proches. « Les Européens ne voudront pas donner cinq ans d'historique de médias sociaux au gouvernement américain », prévient Alden. L'Iran a annoncé que son équipe ne participerait pas aux matchs sur le sol américain, exigeant leur délocalisation au Mexique – ce que la FIFA refuse jusqu'ici. Le Congrès a approuvé 625 millions de dollars pour la sécurité, mais chaque ville hôte signale un déficit de 150 millions. Trump a menacé de retirer les fonds fédéraux des villes sanctuaires et suggéré de déplacer les matchs – la FIFA a répondu qu'il ne peut pas changer les sites. L'ICE a annoncé qu'il jouerait un « rôle clé » dans la sécurité du tournoi, ce qui a poussé l'Allemagne et le Royaume-Uni à déconseiller les voyages aux États-Unis. Ebenezer Obadare, expert Afrique du CFR, résume : « Il y a quelque chose à propos d'avoir ses supporters dans le stade, à crier pour vous... Si vous n'avez pas ces gens dans les tribunes, ce n'est pas la même chose. » Dans l'ère de l'ordering, l'incapacité des États-Unis à séparer leur posture sécuritaire de leur fonction d'hôte mondial est plus qu'une maladresse diplomatique : c'est une démonstration concrète que l'architecture de 1945 – où une puissance organise l'espace commun – ne tient plus. Source : CFR.

Fracture d'accès : 4 équipes qualifiées (Haïti, Iran, Côte d'Ivoire, Sénégal) issues de nations intégralement sous travel ban. Leurs supporters sont exclus de facto. Le tournoi à 48 est amputé avant de commencer.
Contradiction sécuritaire : L'ICE annonce un « rôle clé » dans la sécurité du tournoi. L'Allemagne et le Royaume-Uni déconseillent les voyages. Les travailleurs du SoFi Stadium menacent de grève. La sécurité devient le problème, pas la solution.
Soft power négatif : La Coupe du Monde, conçue comme vitrine d'hospitalité, devient un catalyseur de ressentiment global. C'est la logique de l'ordering : quand l'hôte ne convainc plus, l'événement mondial expose la fracture au lieu de la combler.
06 – Implications structurelles : le monde sans architecture fixe
Ce que ces quatre symptômes révèlent sur la mutation en cours de l'ordre international

La juxtaposition de ces quatre événements – la thèse Maçães, le trolling iranien, le panel IA de l'ONU, la Coupe du Monde sous travel ban – n'est pas un exercice de collage éditorial. Elle révèle une transformation systémique à trois niveaux. Premier niveau : la légitimité ne se décrète plus, elle se négocie en continu. Le panel IA de l'ONU, isolé des gouvernements mais poreux aux big tech, incarne l'échec du modèle 1945 où une institution pouvait imposer des normes par sa seule existence statutaire. Dans l'ordering, la légitimité est un flux, pas un stock. Deuxième niveau : la puissance se mesure désormais à la capacité de capturer l'attention, pas seulement le territoire. L'Iran, militairement surclassé, domine la narration du conflit par des memes que Washington ne peut pas contrer sans paraître ridicule. La victoire stratégique n'est plus kinétique : elle est narrative. Troisième niveau : la souveraineté s'exprime par l'optionalité. Les 48 équipes de la Coupe du Monde ne forment pas un bloc : elles veulent participer sans s'aligner. Les travel bans américains, en excluant certaines nations de l'espace commun, forcent un choix binaire qui est précisément ce que l'ère de l'ordering refuse. La question que pose Maçães en creux est la seule qui compte désormais : qui écrira les règles de la transition entre ordres ? Si la réponse est « personne », le résultat ne sera pas le chaos, mais une compétition permanente où seuls les plus agiles – États comme acteurs non étatiques – survivront. Si la réponse est « une nouvelle ONU » fondée sur les deux principes (liberté technologique, liberté d'alignement), alors l'ordering pourrait devenir gouvernable sans redevenir fixe. Le vrai risque, c'est l'entre-deux : des institutions de 1945 qui survivent comme des coquilles vides pendant que la vraie compétition se déroule en dehors d'elles. Sources : Foreign Policy, CFR.

Légitimité-flux : Les institutions internationales ne peuvent plus se reposer sur leur statut fondateur. Chaque décision, chaque rapport, chaque norme doit être re-légitimé en continu. Le panel IA de l'ONU, sans mécanisme de validation gouvernementale, illustre le vide de cette transition.
Narratif > Kinétique : La domination militaire conventionnelle ne suffit plus à gagner les conflits de l'ordering. L'Iran a démontré qu'un acteur militairement inférieur peut imposer son récit par le meme et l'IA générative. Le playbook est exportable – la Chine l'observe.
Optionalité comme souveraineté : La majorité des nations ne cherchent plus à choisir un camp mais à maximiser leurs options. Le travel ban US, en forçant un choix binaire, accélère la recherche d'alternatives non-américaines – couloirs logistiques, plateformes numériques, monnaies de réserve.

Sources :

  • Foreign Policy – After Global Order Will Come an Era of Global Ordering, Bruno Maçães, 10 juin 2026
  • CFR – The UN's AI Panel Could Shape Global Governance. Can It Balance Science and Politics?, juin 2026
  • CFR – Iran's Trolling Caught the U.S. Off Guard. Here's How to Push Back, Jessica Brandt, juin 2026
  • CFR – FIFA World Cup 2026: The Geopolitical Tensions at Play Off the Pitch, juin 2026