Le mouvement n'est plus théorique. Le média Wired a documenté, dans un inventaire public tenu à jour, des dizaines d'instances où des gouvernements, des institutions et des entreprises européennes ont décidé de quitter les services technologiques américains – et ce ne serait que la partie émergée de l'iceberg. Le Parlement européen a remplacé Google par le moteur de recherche français Qwant comme moteur par défaut. Le gouvernement français a déployé LaSuite, sa propre suite bureautique open source, auprès de milliers de fonctionnaires – une décision explicitement motivée par la volonté de « s'affranchir » des technologies américaines. La Cour pénale internationale (CPI) a abandonné Microsoft Office au profit d'une alternative européenne open source, quelques semaines après que les États-Unis ont imposé des sanctions contre ses responsables. DNS Belgium, le registre du domaine .be, a annoncé son départ d'AWS. La Finlande a suspendu son projet de migration de ses données électorales vers les serveurs d'Amazon. Le gouvernement néerlandais transfère son code de GitHub (propriété de Microsoft) vers un dépôt national. Et la liste s'allonge : Euro-Office, une suite bureautique open source développée par plus d'une douzaine d'entreprises technologiques européennes, s'apprête à être lancée. Eurosky, une alternative à Bluesky sur le protocole AT, est déjà opérationnelle. La Commission européenne a publié son plan officiel de réduction de la dépendance technologique aux États-Unis.
Sources : inventaire Wired, annonces officielles des gouvernements concernés
Trois forces distinctes mais convergentes expliquent l'accélération brutale du découplage. La première est géopolitique : le second mandat Trump a multiplié les signaux hostiles envers les alliés européens – sanctions contre la CPI, menaces commerciales, critiques répétées des lois numériques européennes (DMA, DSA). Comme le formule Marietje Schaake, ancienne députée européenne et fellow à Stanford : « Les politiques agressives de l'administration Trump, qui attaque le droit international, l'UE et les principes démocratiques, ont provoqué plusieurs sonnettes d'alarme. » La deuxième force est juridique : les lois américaines comme le CLOUD Act et la section 702 du FISA permettent aux autorités américaines d'accéder aux données stockées par des entreprises américaines, même sur des serveurs situés en Europe. Pour un gouvernement européen, cette extraterritorialité juridique rend structurellement risqué le stockage de données sensibles chez AWS, Azure ou Google Cloud. La troisième force est la plus récente et potentiellement la plus décisive : le précédent Anthropic. Le 12 juin 2026, en 90 minutes, Washington a ordonné la désactivation mondiale de Fable 5 et Mythos 5 en vertu d'une règle de « deemed export » – une disposition qui assimile l'accès d'un ressortissant étranger à une technologie contrôlée à une exportation vers son pays d'origine. En quelques heures, des entreprises indiennes, des partenaires sud-coréens et des utilisateurs européens ont perdu l'accès à l'IA la plus avancée du marché. La leçon est limpide : dépendre d'une technologie américaine, c'est accepter qu'elle puisse être coupée du jour au lendemain par décision administrative.
L'Inde est le deuxième marché d'Anthropic. La veille de la suspension, le 11 juin, Tata Consultancy Services (TCS) annonçait un partenariat pour former 50 000 employés sur Claude et créer une unité dédiée à Anthropic – un contrat désormais en suspens. Le chiffre d'affaires de Claude en Inde avait doublé depuis octobre 2025. La coupure a été instantanée et totale, sans période de transition. L'ancien directeur financier d'Infosys, Mohandas Pai, a immédiatement appelé à la création d'un fonds souverain annuel de 50 000 crores de roupies (environ 5 milliards de dollars) pour l'IA, assorti d'une garantie de crédit de 2 lakh crores (21 milliards) pour les infrastructures cloud et les semi-conducteurs. Le fondateur de Zoho, Sridhar Vembu, est allé plus loin en appelant l'Inde à adopter des modèles open source plus petits – y compris chinois – plutôt que de dépendre de modèles américains qui peuvent être désactivés par décret. « La technologie est l'arme ultime », a déclaré Vembu. « La mondialisation est morte et Bharat doit trouver sa propre voie. » Des startups indiennes pivotent déjà : Sarvam (Bengaluru) a publié des modèles open source de 30 et 105 milliards de paramètres ; Krutrim (Ola) se recentre sur l'infrastructure cloud et IA, avec 3 milliards de roupies de chiffre d'affaires en 2026. Aucun de ces modèles n'égale les capacités de Fable 5 ou Mythos 5, mais l'objectif a changé : il s'agit désormais de garantir que le plancher ne s'effondre pas quand Washington prend une décision unilatérale.
Ordre de Washington→Désactivation mondiale Fable/Mythos→Partenariat TCS suspendu→Débat souveraineté IA déclenché→Proposition fonds 5 Md$/an→Pivot open source & modèles chinois
Le mouvement de découplage dépasse la seule sphère technologique. Trente family offices européens sont en cours d'installation à Hong Kong, selon InvestHK – soit 19% des 160 dossiers actifs traités par l'agence. Hong Kong a dépassé la Suisse comme premier centre mondial de gestion de fortune transfrontalière, avec 2 950 milliards de dollars d'actifs offshore contre 2 940 milliards pour la Suisse. Le Boston Consulting Group prévoit que l'écart atteindra 600 milliards de dollars d'ici 2030. Les incitations fiscales sont puissantes : exonération de l'impôt sur les bénéfices (16,5%) pour les family offices détenant un portefeuille d'au moins 240 millions de dollars hongkongais (30,8 millions USD), employant au moins deux personnes et engageant 2 millions HKD de dépenses annuelles. Mais la motivation des familles européennes va au-delà de la fiscalité : elles cherchent une exposition au boom technologique chinois (DeepSeek, intelligence artificielle) via le hub hongkongais, tout en diversifiant leur risque géopolitique hors des juridictions occidentales. Le marché immobilier hongkongais, perçu comme ayant atteint un point bas, offre un point d'entrée attractif. Comme le résume Jason Fong, responsable mondial des family offices chez InvestHK : « Pour les familles européennes en quête d'un nouvel élan de croissance, Hong Kong offre quelque chose devenu remarquablement rare : certitude, résilience, stabilité, innovation et opportunité dans une seule juridiction. »
Un rapport du Parlement européen le reconnaît sans ambages : « Les entreprises américaines continuent de dominer presque toutes les couches de la pile numérique européenne. » Cloud, IA, cybersécurité, systèmes d'exploitation mobiles – l'Europe reste profondément imbriquée avec les entreprises technologiques américaines. Les trois hyperscalers américains (AWS, Azure, Google Cloud) contrôlent plus de 70% du marché européen du cloud. Les alternatives européennes – OVHcloud, Scaleway, Deutsche Telekom, Gaia-X – progressent mais restent marginales en parts de marché et en gamme de services. La dépendance aux semi-conducteurs est encore plus aiguë : aucune entreprise européenne ne produit de puces avancées (sub-7nm), et la totalité de la production mondiale dépend de TSMC (Taïwan) et de Samsung (Corée), eux-mêmes sous le coup des restrictions d'exportation américaines. Le découplage annoncé par les gouvernements européens concerne principalement les couches supérieures de la pile (bureautique, messagerie, recherche web) – là où les alternatives open source sont matures. Mais les couches fondamentales (cloud infrastructure, puces, modèles d'IA avancés) restent structurellement dépendantes des États-Unis. Le risque n'est pas que le découplage échoue – c'est qu'il réussisse partiellement, créant une Europe à deux vitesses : souveraine sur la bureautique, dépendante sur l'infrastructure critique, et donc vulnérable à une interruption ciblée des couches profondes.
- Cloud : 70%+ de dépendance américaine. AWS, Azure et Google Cloud dominent le marché européen. Les alternatives (OVHcloud, Scaleway) représentent moins de 5% du marché. Une migration massive est techniquement possible mais coûteuse : contrats pluriannuels, architectures propriétaires, compétences spécifiques.
- IA avancée : dépendance totale. Aucun modèle européen n'approche les capacités de GPT-5, Claude ou Gemini. Le précédent Anthropic démontre que cette dépendance n'est pas seulement commerciale – elle est politiquement exposée à une décision unilatérale de Washington.
- Semi-conducteurs : impasse structurelle. L'Europe ne produit pas de puces avancées. Le Chips Act européen vise 20% de la production mondiale d'ici 2030, mais les premières usines (Intel à Magdebourg, TSMC à Dresde) ne seront pas opérationnelles avant 2028-2029.
- Fin de l'universalisme technologique américain : Le postulat implicite de l'ère internet – les technologies américaines sont neutres, universelles et apolitiques – s'effondre. Le précédent Anthropic démontre que l'accès à une IA avancée est un privilège révocable, conditionné à la géopolitique américaine. L'Inde, l'Europe et d'autres blocs en tirent la conclusion qu'une infrastructure technologique nationale ou régionale n'est plus une option mais une nécessité existentielle.
- Balkanisation technologique accélérée : La conjonction du découplage européen, du pivot souverain indien, des restrictions d'exportation américaines et de l'écosystème technologique chinois crée les conditions d'une fragmentation du paysage technologique mondial en trois ou quatre sphères distinctes (américaine, chinoise, européenne, indienne). Chaque sphère développe ses propres modèles d'IA, ses propres clouds, ses propres standards – réduisant l'interopérabilité globale mais augmentant la résilience de chaque bloc.
- Le capital comme signal géopolitique : La migration de 30 family offices européens vers Hong Kong n'est pas un épiphénomène fiscal – c'est un signal de diversification géopolitique du capital européen. Quand les familles fortunées déplacent leurs actifs hors des juridictions occidentales, elles anticipent un monde où la croissance et la stabilité ne sont plus concentrées dans le camp transatlantique. Ce mouvement du capital privé préfigure et amplifie le découplage technologique public.