Le 24 juin 2026, le Department of War attribue à Lockheed Martin un contrat de 35 milliards de dollars pour quadrupler la production d'intercepteurs de missiles THAAD (Terminal High Altitude Area Defense). L'accord s'étend sur sept ans et s'appuie sur un accord-cadre signé en janvier pour augmenter la cadence de production. La Maison Blanche a simultanément invoqué la Defense Production Act pour éliminer les goulets d'étranglement dans la chaîne d'approvisionnement, rapporte ZeroHedge.
Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a présenté ce contrat comme l'aboutissement d'une stratégie délibérée : « Au cours de l'année écoulée, grâce à des accords de passation de marchés pluriannuels historiques – des accords commerciaux intelligents – nous avons envoyé un signal de demande permanent et sans ambiguïté à nos partenaires industriels : CONSTRUISEZ PLUS ET CONSTRUISEZ PLUS VITE. Le résultat a été une vague – une revitalisation – de notre grande base industrielle de défense. » Le même jour, Trump réunissait les dirigeants des principaux fabricants d'armement à la Maison Blanche pour exiger une accélération de la cadence, selon Foreign Policy.
La frénésie de production ne naît pas d'une ambition abstraite de réarmement. Elle répond à une réalité matérielle : les stocks de munitions américains sont dangereusement bas après quatre années de guerre en Ukraine et le récent conflit avec l'Iran. L'amiral Brad Cooper, commandant du CENTCOM, a déclaré au Comité des forces armées du Sénat que l'armée américaine avait utilisé près de 14 000 munitions de frappe pendant le seul conflit iranien. Le Pentagone estimait le coût de cette guerre à 29 milliards de dollars à la mi-mai, mais un rapport du CSIS publié le 24 juin avance que le chiffre réel est « significativement plus élevé » si l'on inclut les munitions utilisées par les systèmes de défense aérienne comme les Patriot et THAAD. Le secrétaire adjoint à la Défense Stephen Feinberg aurait indiqué aux législateurs que le Pentagone a besoin de 80 milliards de dollars pour couvrir le coût total de la guerre, selon Foreign Policy.
Le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte, en visite à Washington le 24 juin, a résumé l'équation : « Il est important de reconstituer nos stocks et de s'assurer que nous sommes totalement prêts à faire face à tout ce qui pourrait émerger. » Avant d'ajouter : « Les alliés investissent beaucoup plus. Les budgets sont là, mais les actifs dont nous avons besoin, les capacités de dissuasion et de défense, ne sont tout simplement pas disponibles à l'échelle ou à la vitesse qu'exige notre sécurité. » Ce décalage entre l'enveloppe budgétaire et la capacité de production réelle est le problème structurel que le contrat Lockheed est censé résoudre.
La Defense Production Act (DPA) est une loi de 1950, adoptée pendant la guerre de Corée, qui confère au président le pouvoir d'orienter la production industrielle vers les priorités de défense nationale. Trump l'a invoquée via un mémorandum adressé au secrétaire Hegseth, publié au Federal Register (docket 2026-12286), pour lever les « contraintes systémiques dans la base industrielle des munitions ». La DPA permet au gouvernement de prioriser les commandes de défense sur les commandes civiles, d'accorder des prêts et des garanties pour l'expansion des capacités, et de contraindre les industriels à accepter des contrats jugés essentiels à la sécurité nationale.
La DPA produit aussi un effet de signal qui dépasse son cadre juridique. En invoquant une loi de guerre froide, Trump signifie aux marchés que l'état d'urgence en matière de défense est durable, et non conjoncturel. Ce signal est essentiel pour les industriels : un contrat de sept ans ne se justifie que si l'administration s'engage à maintenir la demande sur la durée. La DPA est la garantie institutionnelle de cet engagement.
Le Department of War a publié une carte montrant l'expansion de la base industrielle de défense américaine, concentrée dans le Sud et la Rust Belt. Cette géographie n'est pas fortuite : elle reflète la disponibilité de terrains industriels, de main-d'œuvre qualifiée, et d'infrastructures de transport héritées de l'ère manufacturière. La Rust Belt, longtemps symbole du déclin industriel américain, redevient un pôle stratégique de production. Le Sud, avec ses coûts salariaux plus bas et sa législation du travail favorable, capte les nouvelles installations.
L'effet macroéconomique de la mobilisation dépasse le secteur de la défense. Premièrement, les contrats pluriannuels créent une demande prévisible qui justifie les investissements d'expansion des capacités. Les industriels embauchent, forment, et construisent. Deuxièmement, la prime salariale du secteur de la défense (salaires supérieurs de 15 à 20 % à la moyenne manufacturière) exerce une pression haussière sur les salaires locaux, attirant la main-d'œuvre hors des services à faible productivité. Troisièmement, les chaînes d'approvisionnement (acier, électronique, composants de précision) bénéficient d'un effet d'entraînement multiplicateur estimé entre 1,5 et 2,0. Nancy Lazar, économiste en chef chez Piper Sandler, se dit « haussière sur les emplois de production de biens », signalant le début d'un rééquilibrage structurel de l'économie américaine vers l'industrie.
Le 16 juin 2026, General Motors et Lockheed Martin ont signé un mémorandum d'entente pour « explorer les opportunités d'accélérer la livraison de capacités critiques ». Trump a déclaré le 23 juin que Ford et General Motors « sont en train de conclure un accord pour construire des missiles » en utilisant leurs capacités de production excédentaires. Cette conversion du tissu automobile vers la défense évoque la mobilisation de la Seconde Guerre mondiale, mais avec une différence structurelle majeure : il ne s'agit pas d'une réquisition temporaire, mais d'une diversification durable de l'appareil productif.
Lockheed Martin est, structurellement, l'entreprise la mieux positionnée pour capter la manne de la mobilisation. Le groupe contrôle l'intégralité de la chaîne de valeur du THAAD : radars, systèmes de commandement et contrôle, lanceurs mobiles, missiles intercepteurs. Le contrat de 35 milliards de dollars ne crée pas cette position dominante : il la monétise à l'échelle de la demande induite par l'épuisement des stocks.
L'asymétrie fondamentale du modèle Lockheed est la suivante : le coût de développement du THAAD (plus de 20 milliards de dollars cumulés depuis les années 1990) est déjà amorti. Chaque nouvel intercepteur produit génère une marge qui n'a pas à supporter les coûts fixes de R&D. Le passage à l'échelle (×4) permet en outre de réaliser des économies d'apprentissage qui améliorent la rentabilité marginale. C'est la mécanique classique du complexe militaro-industriel : le contribuable finance le développement, l'industriel capture les marges de production.
La mobilisation de l'économie de guerre produit trois effets de second tour qui dépassent largement le secteur de la défense.
La création massive d'emplois industriels dans la défense pourrait accélérer le basculement d'une économie dominée par les services à faible productivité vers une économie industrielle à haute valeur ajoutée. Comme le note ZeroHedge dans son analyse, la montée en puissance de la production de « missiles, intercepteurs, drones, chars, avions et bombes » pourrait accélérer l'abandon des emplois de services à basse productivité au profit d'emplois industriels mieux rémunérés, liés à la sécurité nationale et à la relocalisation. Ce rééquilibrage était l'un des objectifs déclarés de l'administration Trump dès son retour au pouvoir.
La conversion de capacités automobiles vers la défense, si elle s'amplifie, pourrait créer une tension sur les chaînes d'approvisionnement civiles. Les composants électroniques, l'acier spécialisé, et les matériaux composites sont déjà en situation de pénurie – la « RAMageddon » qui frappe Apple, Microsoft et l'industrie tech en témoigne. Une priorisation des commandes de défense via la DPA pourrait aggraver ces pénuries dans le secteur civil, créant un effet d'éviction industrielle.
Troisième effet : la divergence transatlantique. L'OTAN s'est engagée à consacrer 5 % du PIB à la défense d'ici 2035, mais le secrétaire général Rutte reconnaît que « les capacités de dissuasion et de défense ne sont pas disponibles à l'échelle requise ». L'Europe, qui dépend encore largement de l'industrie de défense américaine pour ses systèmes critiques, voit sa propre base industrielle militaro-stratégique se faire distancer. Le cas de Rheinmetall, qui a « parié sur un projet de navire de guerre allemand voué à l'échec – et perdu », illustre la difficulté européenne à construire des champions industriels de défense capables de rivaliser avec les échelles américaines, comme le rapporte le Financial Times.