Le 12 juin 2026, SpaceX entrait au Nasdaq (ticker SPCX) dans ce que Renaissance Capital a qualifié d'« année des méga-IPO ». Avec 85,7 milliards de dollars levés, l'opération pulvérisait tous les records. La valorisation initiale dépassait 1 700 milliards de dollars. Le 16 juin, jour du lancement des options, l'action atteignait un pic intraday de 225,64 dollars, portant la capitalisation à 2 670 milliards. SpaceX dépassait brièvement Amazon et se classait septième entreprise américaine par la capitalisation.
Un mois plus tard, le tableau est radicalement différent. Le 13 juillet, l'action touchait 136,78 dollars en séance, à 1,35 dollar de son prix d'introduction. La capitalisation a fondu de plus de 800 milliards de dollars. SpaceX est désormais dépassée par Broadcom et glisse au septième rang. L'action vient d'être intégrée au Nasdaq-100, mais pas au S&P 500, une exclusion notable qui prive le titre des flux d'achat passifs liés aux ETF indiciels.
Le timing est d'autant plus remarquable que cette chute coïncide avec deux annonces qui auraient dû soutenir le titre : la FAA a autorisé le prochain vol de Starship (prévu pour le 16 juillet), et SpaceX a confirmé que ce vol emporterait les premiers satellites Starlink V3. Le marché, manifestement, ne valorise plus le narrative.
Le premier pilier est Starlink. La constellation de satellites en orbite basse est le seul segment rentable de SpaceX : elle a généré l'intégralité du résultat opérationnel de l'exercice 2025. Sa position dominante est protégée par l'avantage de coût de lancement que procure la réutilisation partielle des Falcon 9. Mais le revenu moyen par utilisateur (ARPU) de Starlink est en baisse depuis plusieurs années, et la concurrence s'intensifie.
Le deuxième pilier est Starship. Le lanceur entièrement réutilisable promet d'abaisser le coût d'accès à l'espace d'un facteur 10 à 100. Cette réduction de coût est le multiplicateur qui justifie le marché adressable total de 28 500 milliards de dollars estimé par SpaceX lui-même : colonisation de Mars, plus d'un million de satellites, centres de données orbitaux, catapultes électromagnétiques lunaires. Sans Starship, ce marché adressable s'effondre.
Le troisième pilier est l'intégration verticale. SpaceX conçoit, fabrique et lance ses propres fusées, déploie ses propres satellites et vend ses propres services de connectivité. Ce contrôle de la chaîne de valeur est un fossé concurrentiel que peu d'entreprises peuvent reproduire. Deutsche Bank, par la voix de l'analyste Edison Yu, résume la thèse : « Starship est critique pour la feuille de route Starlink et IA de SpaceX, qui nécessitent toutes deux une masse et un volume de charge utile que Falcon 9 ne peut pas supporter efficacement. »
Seul segment rentable. Leadership en orbite basse protégé par les coûts de lancement. Mais ARPU en baisse et concurrence croissante. La croissance future dépend de Starship pour augmenter la capacité des satellites (V3).
Lanceur entièrement réutilisable. Facteur de réduction de coût estimé à 10-100x. Justifie le TAM de 28 500 milliards. Mais encore en phase de test : le dernier vol (mai 2026) a perdu son booster Super Heavy.
Conception, fabrication, lancement, déploiement : tout est internalisé. Avantage de coût structurel sur les concurrents. Mais dépendance aux contrats gouvernementaux américains (~20 % du chiffre d'affaires).
Le décalage entre la valorisation et les fondamentaux est abyssal. SpaceX pèse encore près de 2 000 milliards de dollars avec des revenus de 18,6 milliards : un multiple de 107 fois le chiffre d'affaires. Broadcom, avec 63,9 milliards de revenus, pèse moins de 1 200 milliards : un multiple de 18,7 fois. Même Nvidia, le chouchou de l'IA, se négocie à un multiple inférieur en rapportant sa capitalisation à ses revenus. Comme le résume Mike Dickson d'Horizon Investments : « Avec le temps, les investisseurs devront valoriser l'action sur la base de ses multiples activités plutôt que sur le battage médiatique initial de l'IPO. »
Giuseppe Sette, de Reflexivity, ajoute une nuance cruciale : « Cela ne signifie pas que c'est la fin de la course. Les bulls d'Elon achèteront la baisse en pariant sur un rebond des actions. » La dynamique n'est pas uniquement financière : elle est tribale. Le « facteur Musk » agit comme un put implicite sur le titre, une base d'investisseurs particuliers prête à intervenir à chaque correction. Mais ce put a un prix : il introduit une volatilité structurelle qui éloigne les institutionnels.
Le vol du 22 mai 2026 était le premier de la version V3 de Starship. Le décollage et la séparation de l'étage supérieur se sont déroulés nominalement : vingt simulateurs de satellites et deux Starlink modifiés équipés de caméras ont été déployés. Mais lors de la tentative d'amerrissage simulé dans le Golfe du Mexique, les moteurs du booster Super Heavy n'ont pas réussi à se rallumer correctement. Le booster a plongé dans l'eau. L'étage supérieur a perdu l'un de ses trois moteurs Raptor sous vide pendant la tentative d'amerrissage.
L'enquête de la FAA a identifié deux causes principales : des « effets thermiques sur les composants du système de propulsion pendant l'ascension » et des « réglages erronés du système d'alarme moteur ». SpaceX a mis en œuvre quatre actions correctives : modification de la séquence de démarrage des moteurs pour un retournement plus fiable, changements matériels sur le booster, mise à jour du système d'alarme, et modifications de l'étage supérieur.
Ce vol est critique à double titre. D'abord, c'est le premier vol de Starship depuis l'IPO : tout incident aura un impact direct et immédiat sur le cours de bourse, là où les échecs précédents étaient absorbés dans le privé. Ensuite, c'est le premier vol emportant des satellites Starlink V3 opérationnels, dont les capacités (lasers haute capacité, débit amélioré) sont essentielles pour enrayer la baisse de l'ARPU de Starlink. Comme le rappelle le Nasdaq, « si Starship rencontre des difficultés, de nombreux plans de SpaceX seront remis en question ». Le 16 juillet n'est pas un test technique : c'est un test de valorisation.
L'analyste Prosper Junior Bakiny, du Motley Fool (repris par Nasdaq), est sans équivoque : « Mon opinion est que l'objectif de 800 dollars est bien trop agressif, et que l'entreprise n'est pas un achat aux niveaux actuels. » Son argument tient en une phrase : « Tout devrait parfaitement fonctionner. » Pour que SpaceX vaille 800 dollars par action, il faut que Starship devienne entièrement réutilisable, que Starlink V3 inverse la baisse de l'ARPU, que les centres de données orbitaux passent du concept à la réalité, et que les contrats gouvernementaux continuent d'affluer. Chaque maillon de cette chaîne est incertain.
Le consensus des analystes est massivement positif, mais il faut le lire avec prudence : vingt-neuf firmes couvrent SpaceX parce que l'IPO a généré des commissions considérables, et aucune n'a intérêt à initier la couverture par une recommandation négative. Le biais de sélection est structurel. L'objectif de 255 dollars de Deutsche Bank (Edison Yu) est plus modéré mais suppose déjà que Starship fonctionne comme prévu. L'objectif bull case de Raymond James à 1 000 dollars, lui, suppose que tout fonctionne MIEUX que prévu.
La question que personne ne pose ouvertement est celle du flottant. Avec un faible pourcentage d'actions effectivement disponibles sur le marché, combiné aux achats passifs des ETF Nasdaq-100, la volatilité est structurellement amplifiée. Le lancement des options le 16 juin a coïncidé avec le pic du titre : la spéculation sur produits dérivés a créé une pression haussière qui s'est dégonflée aussi vite qu'elle était apparue. Le même mécanisme peut jouer à la baisse si l'action passe sous son prix d'IPO.