La première annonce est venue de Singapour : PixVerse, startup de génération vidéo fondée en 2023 par deux vétérans de ByteDance et Lighthouse Capital, a bouclé une extension de série C de 439 millions de dollars, portant sa valorisation au-delà de 2 milliards. La levée a attiré Alibaba, Lollapalooza Capital, Mirae Asset et plusieurs investisseurs de premier plan. PixVerse revendique 150 millions d'utilisateurs enregistrés et 15 millions d'utilisateurs actifs mensuels, avec une gamme de modèles couvrant la vidéo grand public (V-Series), la production professionnelle (C-Series) et les modèles-monde pour le jeu vidéo (R-Series).
La deuxième est venue de Munich et de New York simultanément : Helsing, le champion européen de l'IA de défense fondé en 2021, a clôturé une série E de 1,8 milliard de dollars à une valorisation de 18 milliards, menée par Dragoneer et Lightspeed, avec des tickets significatifs de JPMorgan Chase, Goldman Sachs et du Régime de pensions du Canada. Initialement annoncée à 1,2 milliard en mai, la levée a été sursouscrite de 600 millions supplémentaires au même prix.
La troisième est venue du Nasdaq : General Fusion (ticker GFUZ), fondée en 2002 et financée à hauteur de plus de 600 millions de dollars par le capital-investissement, est devenue la première entreprise de fusion nucléaire cotée en bourse, via une fusion SPAC avec Spring Valley Acquisition Corp. III. L'action a ouvert à 12,85 dollars et grimpait de 40 % en séance. La société, qui a failli manquer de liquidités en 2025 et a dû réduire ses effectifs de plus de 25 %, dispose désormais d'environ 150 millions de dollars de trésorerie grâce à un placement privé concomitant de 108 millions.
Le co-fondateur Jaden Xie l'explicite sans détour : « La différence clé n'est pas dans les données, mais dans la façon dont vous les étiquetez. Mon co-fondateur a travaillé chez ByteDance, où il a construit la technologie de compréhension visuelle de TikTok. Cette expérience est déterminante pour construire une plateforme de génération vidéo. » Le parallèle est frappant : la même compétence qui a permis à TikTok de comprendre ce que les utilisateurs regardent permet à PixVerse de comprendre ce qu'il faut générer.
Xie ne mâche pas ses mots sur la concurrence : « OpenAI est sorti du secteur en fermant Sora 2. D'autres comme Meta et Tencent ne parviennent pas à créer des modèles vidéo de haute qualité. Il ne reste que quelques entreprises capables d'atteindre cette barre de qualité. » La déclaration est à la fois une critique et un positionnement : PixVerse se présente comme le dernier acteur crédible dans un marché que les géants ont soit abandonné, soit échoué à conquérir.
L'accord avec Alibaba pour déployer des fonctionnalités de génération vidéo sur ses plateformes confirme cette dynamique. PixVerse ne vend pas seulement de la technologie : elle vend l'infrastructure visuelle de la prochaine génération d'applications, exactement comme TikTok a vendu l'infrastructure de recommandation de la génération précédente.
La chronologie financière de General Fusion raconte une histoire de survie. Avant la fusion SPAC, l'entreprise était à court de liquidités et tentait de lever 125 millions de dollars depuis des mois. En mai 2025, la levée ne s'étant pas matérialisée, elle a réduit ses effectifs de plus de 25 %. En août 2025, les investisseurs existants ont fourni une bouée de sauvetage de 22 millions de dollars en « pay-to-play », donnant à l'entreprise le temps de monter l'opération SPAC. Aujourd'hui, après rachats massifs et frais, le Globe and Mail estime que la fusion n'apporte que 30 millions de dollars nets, auxquels s'ajoutent les 108 millions du placement privé concomitant.
Le paradoxe est le suivant : le marché célèbre une introduction en bourse de la fusion nucléaire, mais l'entreprise elle-même utilise les marchés publics comme instrument de survie. Le seuil de rentabilité énergétique, initialement prévu pour 2026 avec le dispositif LM26, est désormais repoussé à « 2028 ou plus tard ». La première centrale électrique est visée « pour 2035 environ ». Ce calendrier place General Fusion dans une course contre la montre : les 150 millions de dollars de trésorerie doivent financer au moins deux ans de R&D intensive avant toute perspective de revenus commerciaux.
La technologie elle-même est une prouesse d'ingénierie : la fusion à cible magnétisée utilise des champs électromagnétiques pour créer un plasma confiné à l'intérieur d'une chambre tapissée de lithium liquide, que des anneaux de pistons compriment pour déclencher la fusion. Mais cette prouesse reste théorique à l'échelle commerciale. General Fusion a levé plus de 600 millions de dollars en vingt-quatre ans pour ne pas encore atteindre le breakeven énergétique. La fusion SPAC ne garantit pas la fusion nucléaire : elle garantit seulement que le risque est désormais partagé avec les marchés publics.
La levée de 1,8 milliard de dollars a été « massivement sursouscrite », la demande des investisseurs dépassant significativement l'allocation disponible. Dragoneer et Lightspeed ont mené le tour, rejoints par JPMorgan Chase, Goldman Sachs (branche croissance) et le Régime de pensions du Canada. Pourtant, c'est précisément ce tour de table qui expose la tension centrale du modèle Helsing : une entreprise qui vend la souveraineté européenne mais se finance majoritairement auprès d'investisseurs américains et canadiens.
Helsing construit des logiciels et du matériel d'IA pour les armées européennes, en fusionnant les données de drones, radars, satellites et caméras en une image temps réel unique. Le credo : des capacités souveraines, construites en Europe, pour l'Europe. Les produits incluent Altra (logiciel de champ de bataille), HX-2 (drone de frappe déjà livré à l'Ukraine), CA-1 Europa (aéronef) et un kit de surveillance sous-marine.
En mai 2026, le co-PDG Torsten Reil affirmait que Helsing était « détenue à environ 80 % par des Européens ». Depuis, la levée a augmenté de 600 millions de dollars, et les trois plus gros nouveaux chèques sont américains et canadiens. Helsing se décrit désormais comme « principalement détenue par des Européens », sans fournir de chiffre précis.
Quelques jours avant la levée, Helsing a remplacé le plan d'options sur actions de ses employés par un plan virtuel (VSOP) : les paiements sont liés au cours de l'action, mais sans participation directe au capital, et imposés comme des revenus. Un expert en rémunération cité par Bloomberg résume : « Les VSOP sont rarement meilleurs pour l'employé. » Ce changement, couplé à une restructuration en société européenne, précède généralement une introduction en bourse.
La trajectoire de valorisation est verticale : juin 2025, 600 millions d'euros à environ 12 milliards d'euros ; juillet 2026, 18 milliards de dollars. C'est le troisième bond en moins de deux ans. À titre de comparaison, Anduril, le concurrent américain, a levé 5 milliards de dollars en mai à une valorisation de 61 milliards. L'écart est le point : « L'Europe veut son propre champion », résume The Next Web. Mais la question de fond reste entière : peut-on être le champion de la souveraineté européenne quand son capital est majoritairement américain ?
La première force est l'essoufflement du SaaS traditionnel. Les multiples de valorisation des éditeurs de logiciels se sont comprimés avec la hausse des taux, et le marché a intégré que la croissance à 30 % par an avec des marges de 80 % n'était pas la norme mais une anomalie de l'ère ZIRP (Zero Interest Rate Policy). Les investisseurs cherchent désormais des vecteurs de croissance qui ne dépendent pas de la compression des taux, et la deep tech offre précisément cela : des cycles de R&D longs, certes, mais des barrières à l'entrée quasi-infranchissables une fois la technologie validée.
La deuxième force est géopolitique. Le découplage technologique entre les États-Unis et la Chine pousse les investisseurs à chercher des actifs qui ne sont pas exposés au risque de rupture des chaînes d'approvisionnement ou de sanctions. La défense européenne, la fusion nucléaire nord-américaine et la vidéo générative asiatique sont trois paris géographiquement distincts qui couvrent le spectre du risque de découplage.
La troisième force est la liquidité. Les fonds de capital-investissement et les family offices ont accumulé des capitaux considérables pendant la période de taux bas. Avec la normalisation monétaire, ils cherchent des actifs à rendement potentiel élevé, même avec des horizons de liquidité longs. La deep tech correspond à ce profil : des tickets unitaires élevés, des cycles de détention de dix à quinze ans, et des rendements potentiels démultipliés par des barrières technologiques.