Le 9 juin 2026, OpenAI dépose confidentiellement un dossier d'introduction en Bourse auprès de la SEC – un « blockbuster Wall Street listing », selon le Financial Times. Le même jour, Sam Altman et Jakub Pachocki publient un billet de blog intitulé « Built to Benefit Everyone – Our Plan », détaillant ce qu'ils appellent la « troisième phase » d'OpenAI. La simultanéité n'est pas fortuite : le manifeste est le narrative qui accompagne l'IPO, le cadre intellectuel destiné à justifier une valorisation qui a atteint 852 milliards de dollars après un tour de table en mars 2026, selon Forbes. Les deux premières phases d'OpenAI étaient la recherche vers l'AGI (phase 1) et le déploiement de produits comme ChatGPT (phase 2). La troisième est d'une nature différente : elle ne porte pas sur la technologie mais sur sa distribution – comment rendre l'IA avancée « abondante, abordable, sûre et utile pour chaque personne et organisation ». C'est un changement de registre : d'une entreprise de R&D à une infrastructure économique.
Le plan Altman-Pachocki s'articule autour de trois objectifs hiérarchisés, rapporte Business Insider : (1) construire un chercheur IA automatisé capable de faire progresser la frontière de l'IA elle-même – une boucle d'auto-amélioration ; (2) accélérer l'économie dans son ensemble en boostant la productivité et la croissance ; (3) donner à chaque être humain un AGI personnel. Cette pyramide révèle une architecture de pouvoir en trois couches. Le premier objectif est le multiplicateur – si OpenAI automatise la recherche en IA, sa vitesse d'innovation devient structurellement supérieure à celle de tout concurrent humain. Le deuxième est le marché – l'accélération économique génère la demande qui justifie l'infrastructure. Le troisième est la couche politique – l'AGI personnel est la promesse de démocratisation qui désamorce l'accusation de concentration du pouvoir.
Voici la phrase qui fracture le récit : « Automatiser entièrement tout n'est pas le futur que nous voulons. Ce serait à la fois insatisfaisant et dangereux. » Altman et Pachocki ajoutent que l'IA doit « aider les gens à poursuivre leurs objectifs, pas s'en détacher », selon Business Insider. C'est un paradoxe stratégique massif. OpenAI construit des systèmes dont la proposition de valeur centrale est le remplacement du travail humain – agents autonomes, code généré automatiquement, workflows sans intervention. Et son CEO déclare publiquement que la victoire totale de cette technologie serait « dangereuse ». Pourquoi ? Trois hypothèses. Premièrement, la régulation préventive : en se positionnant comme le gardien responsable, Altman tente de désamorcer l'argument d'une régulation externe subie. Deuxièmement, la demande de marché : les entreprises clientes ne veulent pas entendre qu'elles seront intégralement remplacées – elles veulent entendre qu'elles seront « augmentées ». Troisièmement, la structure de l'IPO : un narrative de fin du travail humain effraie les investisseurs institutionnels qui ont besoin de stabilité systémique.
Derrière le plan Altman se tient Masayoshi Son, le fondateur de SoftBank, qui a engagé 65 milliards de dollars dans OpenAI – soit 13% du capital – selon Forbes. Ce chiffre est tellement massif qu'il a conduit S&P Global à dégrader la perspective de SoftBank de « stable » à « négative » en mars 2026, estimant que « la liquidité des actifs, la qualité du portefeuille et la capacité financière de SoftBank risquent de se détériorer ». Son, dont la fortune personnelle a bondi à 80 milliards de dollars (+80% par rapport à son précédent pic de 44,4 milliards en 2021), appelle cela sa « stratégie de superintelligence artificielle ». L'investissement est structuré en plusieurs tranches, financé par des prêts bancaires et la vente de participations dans Nvidia et T-Mobile US, et doit atteindre 65 milliards d'ici octobre 2026. En parallèle, SoftBank a annoncé en mai un investissement de 75 milliards d'euros (87 milliards de dollars) en France pour construire des data centers IA d'une capacité de 5 gigawatts d'ici 2031.
Altman et Pachocki appellent à une coordination nationale et mondiale, incluant une « organisation internationale » capable de réduire les risques et, si nécessaire, de « ralentir le développement des modèles frontières ». Cette proposition intervient une semaine après qu'Anthropic, le principal rival d'OpenAI, a publié un avertissement similaire appelant à « ralentir ou suspendre temporairement le développement de l'IA frontière pour permettre aux structures sociétales et à la recherche sur l'alignement de suivre le rythme ». La convergence est frappante : les deux laboratoires les plus avancés demandent simultanément à être régulés, juste avant leurs IPO respectives. La structure d'incitation est limpide : une régulation internationale crée une barrière à l'entrée qui protège les premiers arrivés. Si les règles sont écrites par et pour ceux qui ont déjà atteint la frontière, toute nouvelle entité tentant de les rattraper se heurte à un mur réglementaire que les laboratoires établis, eux, ont contribué à dessiner.
Le manifeste de la troisième phase est un exercice de narrative stratégique remarquablement cohérent. Mais trois contradictions structurelles ne sont pas résolues par le texte, et l'IPO pourrait les exposer brutalement.