L'année 2026 pourrait voir trois introductions en Bourse dépassant ou approchant le seuil symbolique des mille milliards de dollars de valorisation. SpaceX a déjà franchi le pas le 13 juin avec une IPO de 75 milliards de dollars et une capitalisation immédiate de 2 000 milliards, suivie d'une hausse de 19% à la première clôture (Bloomberg). Anthropic et OpenAI préparent leurs propres entrées dans les mois à venir. Cet alignement n'est pas une coïncidence : il signale une reconfiguration du marché des capitaux où l'infrastructure physique (SpaceX) et l'intelligence logicielle (Anthropic, OpenAI) sont traitées comme une seule classe d'actifs – celle de la domination technologique de long terme. Mais derrière les valorisations comparables, les structures économiques sous-jacentes n'ont presque rien en commun.
L'IPO de SpaceX n'est pas seulement la plus importante de l'histoire par sa taille (75 milliards de dollars) – elle est aussi la démonstration qu'un actif d'infrastructure lourde peut être traité par le marché comme une entreprise technologique à croissance exponentielle. La réalité comptable est plus nuancée : SpaceX a généré 18 milliards de dollars de revenus en 2025, dont 11,4 milliards provenant de Starlink (croissance de 50% en glissement annuel, segment rentable), et a essuyé une perte opérationnelle de 2,6 milliards de dollars (Nasdaq). Le ratio valorisation/revenus atteint ainsi 111x – un multiple qui n'a de sens que si l'on valorise les promesses futures (centres de données orbitaux, contrats Starlink avec Anthropic et Alphabet à 26 milliards par an) comme des certitudes présentes.
Un multiple de growth tech appliqué à un actif d'infrastructure lourde.
Anthropic présente le profil financier le plus contre-intuitif du trio. Considérée comme le challenger de dernière heure face à OpenAI, l'entreprise affiche désormais un run rate de revenus de 10,9 milliards par trimestre, soit environ 45 milliards en rythme annualisé – et elle est déjà rentable (Nasdaq). Le modèle est centré sur l'IA d'entreprise : outils pour développeurs, intégration dans les workflows professionnels, contrats de long terme avec des clients institutionnels. C'est une structure économique fondamentalement différente de celle d'OpenAI : Anthropic a choisi la voie du B2B à marge positive quand OpenAI a poursuivi le consommateur à perte. La question est de savoir si cette avance en profitabilité est structurelle (efficacité intrinsèque du modèle B2B) ou conjoncturelle (base de comparaison plus basse, moins de dépenses marketing grand public).
OpenAI est le paradoxe le plus frappant de cette course aux IPO. ChatGPT reste le produit d'IA grand public dominant, avec une base d'utilisateurs mensuels sans équivalent. Mais les données financières disponibles dressent un tableau radicalement différent : le dernier run rate annualisé connu était de 25 milliards de dollars – soit presque moitié moins que celui d'Anthropic – et la marge opérationnelle rapportée est de -122% (Nasdaq). Autrement dit, OpenAI perd plus d'un dollar pour chaque dollar de revenu généré. L'entreprise aurait manqué ses objectifs 2026. La cause structurelle : le modèle B2C grand public impose des coûts d'inférence massifs pour servir des centaines de millions d'utilisateurs gratuits ou à faible contribution, tandis que la conversion en abonnements payants reste limitée. Le pivot vers l'entreprise est en cours, mais le point de départ – dominant chez les consommateurs, absent chez les entreprises – crée une asymétrie défavorable face à Anthropic.
Note méthodologique : Ni les revenus d'Anthropic ni ceux d'OpenAI n'ont été audités publiquement. Les méthodes de reconnaissance du chiffre d'affaires peuvent différer (abonnements annualisés comptabilisés en une fois vs. lissés, inclusion ou non des crédits cloud, etc.). Les comparaisons point par point doivent donc être interprétées comme des ordres de grandeur, pas comme des mesures parfaitement normalisées (Nasdaq).
La tentation est de traiter SpaceX, Anthropic et OpenAI comme des variations sur un même thème – les « IPO tech de 2026 ». Mais les structures sous-jacentes n'ont presque rien en commun. SpaceX est une entreprise d'infrastructure physique à forte intensité capitalistique, dont les revenus dépendent de lancements de fusées et d'abonnements internet par satellite. Anthropic est une entreprise de logiciel B2B à marges croissantes, dont la profitabilité est déjà démontrée. OpenAI est une plateforme grand public en phase de monétisation précoce, dominant l'attention mais brûlant du capital à un rythme qui n'a pas d'équivalent dans le trio. Le tableau ci-dessous expose les asymétries fondamentales.
Sources :
- Bloomberg – SpaceX Shares Close 19% Higher After Historic $75 Billion IPO, 13 juin 2026
- Nasdaq / The Motley Fool – SpaceX, Anthropic, or OpenAI: Which IPO Is the Better Buy?, 14 juin 2026
- Financial Times – Wall Street digests record fundraising haul as AI race intensifies, 13 juin 2026
- ZeroHedge – The $1.8 Trillion Off-Balance Sheet Time Bomb At The Heart Of The AI Supercycle, 13 juin 2026